
La journaliste féministe Fatou Warkha Sambe dresse un parallèle implacable entre Salem et les arrestations homophobes au Sénégal
« Les sorciers du Sénégal » : Fatou Warkha Sambe analyse la répression des homosexuels

La journaliste féministe Fatou Warkha Sambe dresse un parallèle implacable entre Salem et les arrestations homophobes au Sénégal.
Dans une tribune intitulée « Les sorciers du Sénégal », publiée initialement dans le média sénégalais Le Quotidien, puis sur sa propre plateforme Warkha TV, la journaliste féministe sénégalaise Fatou Warkha Sambe convoque l’histoire pour décrypter une mécanique de pouvoir vieille de trois siècles — et toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Une loi taillée pour persécuter
Le Sénégal traverse une vague de répression historique contre les personnes homosexuelles, marquée par la promulgation, fin mars 2026, d’une nouvelle loi par le président Bassirou Diomaye Faye. Le texte double les peines pour les « actes contre nature », désormais punis de 5 à 10 ans de prison assortis de lourdes amendes.
Portée par le Premier ministre Ousmane Sonko comme un projet de « souveraineté » et de défense des « valeurs » nationales, la loi a été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale, deux semaines avant sa promulgation. Depuis lors, de nombreuses personnes — connues ou anonymes, issues de différents milieux sociaux — ont été arrêtées. D’autres vivent désormais dans la peur, contraintes à la clandestinité face aux dénonciations arbitraires.
Face à l’ampleur de la situation, l’association Stop Homophobie, qui affirme recevoir chaque semaine plusieurs appels de personnes en détresse au Sénégal, a lancé une campagne de dons destinée à soutenir les victimes dans l’urgence.

Statut légal de l’homosexualité en Afrique, post publié sur la page instagram du média féministe africain à l’occasion de la journée mondiale contre les LGBTphobies, le 17 mai.
Salem comme architecture non métaphorique
Dans cette tribune, l’autrice de Assignée au silence met ses lunettes féministes pour analyser la vague d’homophobie qui secoue actuellement le Sénégal.
En s’appuyant sur la tristement célèbre ville de Salem, aux États-Unis — connue pour sa « chasse aux sorcières » de 1692 — Fatou Warkha Sambe déconstruit méthodiquement le récit selon lequel « l’homosexualité serait une importation étrangère », un mensonge saugrenu.
Entre 1692 et 1693, dans une colonie américaine traversée par la peur et l’hystérie collective, des femmes furent accusées de sorcellerie. D’abord des marginales, des figures que personne ne semblait vouloir défendre. Puis, à mesure que la machine s’emballe, les accusations touchent des profils jusque-là insoupçonnables.
Jusqu’au moment où la communauté comprend qu’il n’y avait pas de sorcières. Seulement des femmes — et une société qui avait besoin d’un bouc émissaire.
“Aujourd’hui, plus personne au Sénégal ne peut jurer ne jamais avoir côtoyé un homosexuel.“
—Fatou Warkha Sambe
La traque comme révélateur involontaire
En médiatisant les arrestations et en exposant publiquement les visages ainsi que les profils des personnes interpellées, les instigateur.ice.s de cette vague répressive ont démontré, malgré eux, l’inverse de ce qu’ils et elles cherchaient à imposer.
Dans les débats publics au Sénégal, comme dans plusieurs pays africains, l’homosexualité est souvent présentée comme un phénomène étranger aux cultures et traditions.
« C’est sur cet argument que reposait une large part de la construction morale et juridique ayant justifié la traque », explique Fatou Warkha Sambe.
« Avant ces arrestations, poursuit la journaliste, les caricatures que beaucoup se faisaient des homosexuels étaient très éloignées de ce que la réalité allait révéler. On les imaginait comme des figures marginales, étrangères à la société respectable, éloignées des espaces religieux, politiques ou professionnels. » Or, les noms et les visages apparus à travers ces arrestations ne sont pas ceux d’un ailleurs fantasmé. Ce sont ceux de Sénégalais et Sénégalaises.
“Aucune société ne se construit durablement en organisant la traque permanente de ses propres contradictions.”
—Fatou Warkha Sambe
Quelle suite pour le Sénégal ?
À Salem, quatorze ans après la chasse aux sorcières qui avait conduit à au moins 200 arrestations et 19 exécutions, l’une des principales accusatrices finit par reconnaître publiquement que l’hystérie collective avait conduit à une erreur. Elle demanda pardon.
Le Sénégal n’en est pas encore là, comme le souligne Fatou Warkha Sambe. Mais des formes de résistance commencent à émerger. Depuis Dakar comme depuis les diasporas, des voix africaines refusent que la haine soit présentée comme une valeur du continent.
Le 17 mai, dans une lettre ouverte publiée par le journal français Libération, un collectif d’universitaires, de responsables politiques, d’écrivains et d’avocats d’origine africaine a demandé un moratoire au président sénégalais face au « climat de peur, de haine et de violence » qui « s’est installé dans le pays » depuis l’application de la nouvelle loi sur l’homosexualité.













