
Des féministes africaines mènent une campagne digitale régionale pour défendre les acquis en santé sexuelle et reproductive face aux menaces que font peser les nouveaux accords bilatéraux américains (G2G) sur leurs droits.

Des féministes africaines mènent une campagne digitale régionale pour défendre les acquis en santé sexuelle et reproductive face aux menaces que font peser les nouveaux accords bilatéraux américains (G2G) sur leurs droits.
Depuis fin 2025, les États-Unis ont signé une série de nouveaux accords de santé avec une vingtaine de pays africains. Ces accords changent en profondeur la manière dont l’aide sanitaire américaine fonctionne sur le continent. Plusieurs organisations de défense des droits humains s’inquiètent de leurs conséquences, notamment pour les groupes les plus vulnerables. Voici, point par point, ce qu’il faut savoir pour comprendre ce dossier.
1. “America First” ou l’obsession de Donald Trump
Pendant plusieurs décennies, l’aide américaine à la santé en Afrique passait surtout par l’USAID (l’Agence des États-Unis pour le développement international) et par des programmes comme le PEPFAR (le plan présidentiel d’urgence pour la lutte contre le VIH/Sida), lancé en 2003 par le président George W. Bush. Cette aide était souvent distribuée via des ONG locales et internationales.
En 2025, l’administration américaine de Donald Trump a dissout l’USAID et suspendu de nombreux programmes existants. À la place, elle a annoncé une nouvelle doctrine appelée la « Stratégie mondiale de santé America First ». Concrètement, cela signifie que les États-Unis ne donnent plus de l’argent par l’intermédiaire d’ONG, mais signent désormais des accords bilatéraux directement avec les gouvernements africains.
2. Qu’est-ce qu’un « accord bilatéral de santé » (ou MOU) ?
Le terme MOU vient de l’anglais Memorandum of Understanding. En français, on parle de protocole d’accord. C’est un document signé entre deux gouvernements qui fixe des objectifs communs, par exemple, réduire la mortalité maternelle ou améliorer la surveillance des épidémies.
Ces accords sont parfois appelés « accords G2G », pour government-to-government (« de gouvernement à gouvernement »). Cela signifie que l’argent et la coopération passent directement entre les deux États, sans intermédiaire associatif.
Selon les données disponibles en avril 2026, 32 pays dans le monde, dont 22 en Afrique, ont signé ce type d’accord avec les États-Unis.
3. Le « cofinancement » : chaque pays met la main au portefeuille
C’est l’un des points les plus importants à comprendre. Dans ces nouveaux accords, les États-Unis ne financent plus seuls les programmes de santé. Chaque pays africain signataire doit désormais s’engager à dépenser, lui aussi, une somme d’argent supplémentaire sur son propre budget national. C’est ainsi que se traduit le cofinancement.
Un exemple concret permet de comprendre l’ampleur de cet engagement : dans l’accord signé avec le Kenya en décembre 2025, les États-Unis se sont engagés à fournir jusqu’à 1,6 milliard de dollars sur cinq ans, à condition que le Kenya augmente ses propres dépenses de santé de 850 millions de dollars sur la même période.
Pour des pays déjà fortement endettés, ce type de partenariat représente un engagement budgétaire considérable, pris pour les cinq prochaines années.
4. Quelles maladies sont couvertes — et lesquelles ont disparu des priorités ?
Les nouveaux accords se concentrent presque exclusivement sur cinq domaines : le VIH/Sida, la tuberculose, le paludisme, la polio et la sécurité sanitaire mondiale (c’est-à-dire la capacité à détecter et réagir rapidement à une nouvelle épidémie).
En revanche, plusieurs sujets qui faisaient partie de l’aide américaine depuis des décennies , notamment la planification familiale, la santé reproductive, la santé maternelle et infantile, la vaccination de routine et la nutrition, sont largement absents des nouveaux textes, comme l’explique Rachel Bonnifield directrice du programme de politique de santé mondiale, interrogée par CNN.
5. Pourquoi la « santé sexuelle et reproductive », un enjeu central
Le terme DSSR signifie « droits et santé sexuels et reproductifs ». Il englobe l’accès à la contraception, la planification familiale, le suivi de grossesse, l’accouchement sécurisé, et la prévention des grossesses non désirées.
L’absence des DSSR dans ces nouveaux accords a un effet très concret. Par exemple, les États-Unis financent actuellement le déploiement d’un nouveau médicament appelé le lénacapavir, une injection qui protège efficacement contre le VIH. Mais des observateurs / observatrices font remarquer que, pour de nombreuses jeunes femmes, la peur d’une grossesse non désirée est aussi grande, voire plus grande, que la peur du VIH. Sans financement pour la contraception, ce nouveau médicament ne répond donc qu’à une partie de leurs besoins de santé.
6. Le manque de transparence : qui décide, et qui est consulté ?
De nombreux accords ont été signés rapidement, parfois en quelques semaines, sans débat parlementaire ni consultation publique préalable dans les pays concernés.
Le cas du Kenya illustre bien ce que cela peut entraîner. Après la signature de l’accord en décembre 2025, un sénateur kényan a saisi la justice, estimant que le Sénat n’avait pas du tout été impliqué dans l’élaboration du texte, alors que celui-ci engageait le pays sur des dépenses considérables pendant cinq ans. La Haute Cour du Kenya a temporairement suspendu une partie de l’accord en attendant qu’un tribunal tranche sur sa légalité. La procédure est encore en cours.
Pour citer un autre exemple, on peut parler du Sénégal, où l’accord a été signé dans le silence complet des autorités, et sans que la société civile ou les citoyen·nes en connaissent le contenu. Par ailleurs, c’est au même moment que le débat sur le durcissement de la loi anti-LGBTQ+ battait son plein.
7. Le partage des données de santé : un sujet sensible
Plusieurs de ces accords prévoient aussi le partage de données sanitaires, c’est-à-dire des informations sur les maladies, les traitements ou les patient·es, entre les pays africains signataires et le gouvernement américain.
Dans plusieurs cas, ces accords sanitaires s’inscrivent également dans des discussions plus larges entre les États-Unis et les pays africains, qui touchent aussi au commerce ou à l’accès à des ressources naturelles (comme les minerais). Cela alimente les craintes que les enjeux de santé publique deviennent une carte à jouer dans des négociations économiques plus vastes, plutôt qu’une priorité en soi.
9. Pourquoi les féministes africaines se mobilisent maintenant

C’est dans ce contexte qu’une campagne digitale régionale rassemble actuellement des plateformes médiatiques féministes d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Leur demande est simple : que les accords signés au nom des populations soient rendus publics, afin que la société civile, les chercheur·ses, les juristes et les citoyen·nes puissent en évaluer le contenu réel.
On t’en dit plus dans un prochain article (partage cet article et abonne-toi à nos canaux 😉 )
Sources :
- Think Global Health, Tracking the “America First” Bilateral Health Agreements, 10 juin 2026
- KFF (Kaiser Family Foundation), Tracker: America First MOU Bilateral Global Health Agreements, avril 2026
- PBS News, ‘America First’ aid policy reshapes how U.S. delivers global health assistance, 24 avril 2026
- Health Policy Watch, December Deals: US Signs Bilateral Health Agreements With 14 African Countries, janvier 2026
- Health Policy Watch, Kenya’s High Court Suspends US Health Deal As Civil Society Urges African Leaders To Ensure ‘Fair Terms’, décembre 2025
- allAfrica, Kenya: Court Blocks Cofek Bid to Withdraw US-Kenya Health Data Case, 30 avril 2026
- CNN Politics, The US has released an ‘America First Global Health Strategy.’ Health experts warn it is risky, 26 novembre 2025
- Global Policy Journal, The America First Global Health Strategy and the Dilemma of Pan-Africanism, décembre 2025
- Le Monde, La nouvelle politique de Trump en matière de santé pour l’Afrique, un pari risqué, 27 mars 2026
- AJ+ français, Trump deal : 17 pays africains piégés ? 15 avril 2026









