Accords sanitaires G2G : quels risques pour les droits et la santé des femmes africaines ?

Une campagne digitale régionale portée par des féministes d’Afrique de l’Ouest et du Centre exige plus de transparence dans les accords bilatéraux entre les Etats-Unis et les Etas africains.

Après avoir mis fin à une grande partie des activités de la principale agence humanitaire au monde, l’Agence américaine pour le développement international (USAID), jugée contraire aux intérêts américains, l’administration Trump a engagé, fin 2025, des négociations en vue de conclure des accords bilatéraux d’aide sanitaire avec plusieurs pays en développement. À ce jour, au moins 22 pays africains ont signé ces accords.

Ces accords dits Government-to-Government (G2G) s’inscrivent dans la stratégie « America First » du président Donald Trump. Leur principe est simple : les termes du partenariat sont négociés directement entre les gouvernements concernés et les autorités américaines, sans passer par les mécanismes traditionnels de coopération internationale.

Sur le papier, ces accords sont censés être des accords donnant-donnant, mieux, gagnant-gagnant. Sauf qu’entre l’ogre que représente l’administration Trump et des États africains encore fortement dépendants des financements extérieurs, le rapport de force est loin d’être équilibré, et il est difficile de parler d’accords entre partenaires égaux. Dans ce genre de négociation, il ne peut y avoir qu’un gagnant et un perdant. Et vous l’aurez compris : avec sa devise « l’Amérique d’abord», il est inenvisageable que Donald Trump ait signé pour être le perdant.

Pourtant nos Etats parlent de souveraineté…

L’exemple de la Zambie est particulièrement révélateur. Selon un article du New York Times citant des documents ayant fuité, les États-Unis auraient explicitement demandé un accès privilégié à certaines ressources minières du pays, en échange de financements vitaux contre des maladies comme le VIH / SIDA.

Dans d’autres accords conclus notamment avec le Mozambique, le Rwanda ou encore le Liberia, Washington conditionnerait son soutien sanitaire à un accès élargi aux données de santé, aux échantillons biologiques et aux agents pathogènes collectés dans les pays signataires pendant toute la durée du partenariat.

En cas de refus, les gouvernements concernés s’exposent à une suspension des financements, parfois avec des préavis de seulement quelques mois. Il s’agit d’un puissant moyen de pression, pour des pays avec des populations dans le besoin urgent.

Quelles garanties pour les populations ?

Dans une évaluation publiée le 8 juin dernier, Human Rights Watch s’est inquiétée de plusieurs dispositions contenues dans ces accords.

L’organisation estime que, dans des pays qui ne disposent pas toujours de cadres juridiques solides en matière de protection des données personnelles, ces clauses soulèvent de graves préoccupations concernant la confidentialité des informations médicales.

Les personnes concernées pourraient ne jamais être informées de l’utilisation de leurs données, ni disposer d’un véritable droit de consentement ou de recours en cas d’abus.

Selon plusieurs observateurs et organisations de la société civile, ces données pourraient également contribuer au développement de la recherche biomédicale et de l’industrie pharmaceutique américaines, sans garanties suffisantes quant au partage des bénéfices ou à la protection des intérêts des pays fournisseurs.

La menace directe pour la santé des femmes et des filles

Les accords G2G interviennent dans un contexte mondial marqué par la progression des mouvements conservateurs et la remise en cause croissante des droits sexuels et reproductifs.

Dans l’évaluation citée plus haut, Human Rights Watch souligne que plusieurs textes imposent aux gouvernements signataires de renforcer le contrôle du respect de l’amendement Helms, une disposition de la législation américaine qui interdit l’utilisation de l’aide étrangère des États-Unis pour financer des services liés à l’avortement.

Cette orientation est contraire aux engagements pris par la majorité des États africains dans le cadre du protocole de Maputo. Ratifié par 46 des 54 États du continent, ce texte constitue

L’article 14 du protocole de Maputo protège la santé sexuelle et reproductive des femmes et des filles.

aujourd’hui l’un des instruments juridiques les plus avancés au monde en matière de droits des femmes et de santé reproductive.

Les inquiétudes exprimées par les organisations féministes sont donc légitimes.

Dans plusieurs pays africains, les femmes continuent de payer un lourd tribut au manque d’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive. Les adolescentes, les femmes vivant en milieu rural, les personnes en situation de handicap et les personnes LGBTQ+ sont souvent les premières touchées lorsque ces services sont affaiblis ou sous-financés.

Clairement, ces accords risquent de compromettre des avancées durement obtenues après plusieurs décennies de lutte.

Une autre inquiétude, c’est le flou dans lequel ces accords ont été négociés. À ce jour, aucun accord n’a été publié dans son intégralité.

Les informations disponibles proviennent principalement de documents ayant fuité ou de versions partielles rendues publiques. Cette opacité empêche les citoyens, les parlementaires, les chercheurs et les organisations de la société civile d’évaluer précisément les engagements pris en leur nom et leurs conséquences à long terme.

Dans plusieurs pays africains, la majorité de la population ignore encore l’existence même de ces accords, ainsi que les implications qu’ils pourraient avoir sur les systèmes de santé nationaux et sur l’exercice de certains droits fondamentaux.

#NosCorpsNeSontPasUneClause : la réponse des féministes africaines

C’est précisément pour dénoncer ce manque de transparence et alerter sur les risques que ces accords font peser sur les droits des populations que des féministes africaines ont lancé la campagne #NosCorpsNeSontPasUneClause, menée dans plusieurs pays francophones d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Leur objectif est clair : exiger la publication intégrale des accords, défendre les droits des femmes et des filles et rappeler que les engagements internationaux des États ne peuvent pas se faire au détriment des droits garantis par les législations nationales et les instruments régionaux africains.

Au fond, la question posée par ces accords dépasse largement le seul domaine de la santé.

Elle touche à la responsabilité démocratique et au droit des citoyen.ne.s de savoir quels engagements sont pris en leur nom.

Car si ces accords sont réellement bénéfiques pour les populations, rien ne justifie qu’ils restent secrets.

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