“La violence obstétricale et gynécologique n’est pas excusable, ce n’est pas défendable!”

Une forme de violence faite aux femmes encore tabou et très souvent normalisée, c’est la violence obstétricale et gynécologique. Elle peut venir sous différentes formes de pratiques néfastes durant les soins gynécologiques, incluant des agressions verbales, le non-respect de la sphère privée pendant l’accouchement, et même des violences physiques. Pour en parler, nous recevons la docteure Merveille Bignon, depuis la ville de Saly au Sénégal, où elle exerce. 

 

Image d’illustraion

1ère partie : un cas non isolé et un système qui cautionne

LMFA: Bonsoir docteure, et merci de nous accorder cette interview. On a récemment vu cette vidéo qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, d’un médecin qui frappe et humilie une femme qui vient juste d’accoucher dans un hôpital en RDC.  En tant que médecin, qu’est-ce que la vidéo a suscité en vous et qu’est-ce que cela révèle sur la manière dont les Africaines sont traitées pendant l’accouchement ? 

Merveille Bignon: Bonsoir, merci pour cet espace d’échange. Cette vidéo montre une réalité que beaucoup de femmes vivent en Afrique. La salle d’accouchement où les femmes sont déjà en état de vulnérabilité Cette salle peut être un espace de violence où les douleurs sont banalisées. Cette vidéo n’est pas un incident isolé. Elle montre une réalité systémique. Dans certains contextes, et malheureusement un peu trop souvent, le corps des femmes est perçu juste comme un objet médical à gérer et le consentement n’est qu’une formalité à remplir. On n’en tient tout simplement pas compte. 

LMFA: Doncsi je vous entends bien, le médecin aurait  demander le consentement de la patiente avant de toucher à son corps ? 

Merveille Bignon : Oui, bien évidemment. 

LMFA: D’accord. Et est-ce qu’on peut parler dans ce cas de violences gynécologiques et obstétriques ? D’ailleurs, qu’est-ce que c’est ? 

Merveille Bignon : Oui, on peut parler de violences obstétriques et gynécologiques dans ce contexte, sans ambiguïté. Les violences obstétricales et gynécologiques désignent tout acte posé sur une femme pendant la grossesse et durant les consultations, l’accouchement et le postpartum sans son consentement éclairé, avec une contrainte physique ou verbale. Donc, ça inclut les épisiotomies non consenties, les touchers vaginaux répétés sans explication, les menaces, les propos humiliants et les coups. Les violences gynécologiques et obstétricales ce sont des violences basées sur le genre et elles sont reconnues par l’OMS depuis 2014. En Afrique, elles sont largement répandues et elles sont banalisées, même par les soignants eux-mêmes

2ème partie: ce n’est pas excusable

LMFA : Comment comprendre que des violences aussi graves puissent être commises par le corps soignant censé justement soigner ? 

Merveille Bignon :

D’abord, ces violences ne sont pas acceptables. Qu’on s’entende là-dessus. Et malheureusement, elles s’inscrivent dans un système où nous avons des maternités qui sont sous-équipées, des soignants qui sont épuisés, un plateau technique insuffisant. Et on demande à ces soignants une obligation de résultat sans les moyens qui correspondent. Je ne dis pas ça pour excuser ce cas-là en particulier, mais c’est pour nommer ce qui déshumanise progressivement les soignants. 

LMFA : Donc si je vous entends bien, il arrive des cas où les médecins maladroitement ou même involontairement maltraitent des patientespas par mauvaise foimais plutôt par manque de moyens, manque de temps etc.? Et est-ce quemême dans ces casc’est acceptable d’insulter ou de frapper une femme qui est en train d’accoucher ou qui vient juste d’accoucher ? 

Merveille Bignon : Non, jamais. Ce n’est pas excusable, ce n’est pas défendable. Il n’y a absolument aucune, je dis bien aucune justification médicale à frapper une patiente. Aucune. Même pas en cas d’urgence, même pas par manque de moyens, même pas quand la patiente refuse de coopérer. Une femme qui refuse, par exemple, une suture sans anesthésie, ce n’est pas une ennemie, c’est juste une personne qui exprime une douleur et limite, notre rôle en tant que soignants c’est de négocier, c’est d’expliquer, de trouver une alternative. Pas de soumettre par la force, pas d’être violent.

3ème partie : Il existe d’autres moyens

LMFA : Qu’est-ce qui peut être fait à la place ? C’est-à-dire, si par exemple, un médecin est dans un cas où la patiente refuse de coopérer par traumatisme, par douleur, par je ne sais pas, peu importe. Comment est-ce qu’un médécin peut traiter un tel cas de manière bienveillante ?

Merveille Bignon : Sur le plan pratique, dans nos contextes, c’est assez difficile. Je dis bien dans nos contextes, c’est assez difficile. Mais ce n’est pas impossible. Dans ce contexte, il faut comprendre que la patiente n’est pas un objet. Le médecin n’est pas un dieu tout puissant qui aurait le droit de vie sur la patiente. Donc, dans ce genre de cas, il faut expliquer calmement les risques, il faut rassurer la patiente, parfois même aller demander du renfort. Si la patiente refuse, malgré tout, il faut accepter son refus. Son refus doit être valide, c’est son corps. Son refus doit être documenté et on doit respecter sa décision. Mais avant d’arriver là, il faut qu’elle comprenne les risques et que sa famille également soit informée. 

LMFA : Est-ce qu’on peut faire intervenir, par exemple, sa famille pour lui parler, pour négocier, pour la convaincre ?  

Merveille Bignon : Bien sûr, cela se fait assez souvent même. Mais si malgré ça, elle refuse, son refus reste valide, on n’a pas à la contraindre. Ce n’est pas un obstacle à contourner, c’est une décision à respecter. Je ne vais pas prétendre que c’est facile. En tant que soignant, se résigner à ne pas agir alors qu’on est là pour soigner, c’est l’une des choses les plus frustrantes qu’on puisse vivre. Mais notre rôle s’arrête là où commence la liberté de la patiente. 

 S’il faut même la référer dans une autre structure pour une meilleure prise en charge, il faut le faire. Admettre ses limites et orienter, c’est aussi soigner.

“Si c’était un homme qui avait une suture à faire, jamais il ne le ferait sans anesthésie et jamais il n’allait frapper un homme”

4ème partie : une impunité qui en dit long

LMFA : Dans le cas du médecin en RDC, on l’a entendu, pendant son procès, dire ou plutôt se vanter, d’avoir sauvé une vie et que c’est cela son devoir. Est-ce que çaça pourrait l’excuser ? Je précise que finalement, il a été condamné à deux mois de prison avec sursisQu’est-ce que vous en pensez ?

Merveille Bignon : C’est une question piège (rires…). Je vais être claire, on ne sauve pas une personne en la frappant. Médicalement, ça n’a aucun sens. 

Là, je sors carrément du cadre de l’interview. Une question : est-ce qu’il aurait fait la même chose à un patient homme ? Est-ce qu’il aurait suturé un homme sans anesthésie, et levé la main sur lui si ce dernier protestait ? Je ne le crois pas.
Ce médecin a invoqué son devoir de soigner pour justifier sa violence. Mais le soin ne s’impose pas par la force. Quand on confond autorité médicale et toute-puissance sur le corps d’une femme, ce n’est plus du soin , c’est juste de la la domination.
Quant à la sentence elle est disproportionnée par rapport à la gravité des faits. Elle est minime.
 Une femme qui vient d’accoucher, une primipare qui n’a jamais accouché, tu es violent avec elle, elle est traumatisée toute sa vie. Et comme en Afrique, la violence envers les femmes, est tellement banalisée, bien entendu, on trouve des défenseurs. 

LMFA : Là, j’ai entendu la féministe. Ce n’était plus seulement le médecin (rires…). 

Merveille Bignon : C’est parce que je suis révoltée. 

5ème partie : le consentement de la patiente compte

LMFA : Bien sûr. Juste une dernière question. Si on devait situer les responsabilités au niveau de nos États en Afrique, au niveau des responsables de structures médicales, au niveau de la formation du corps médical et au niveau du changement de mentalité ? Qu’est-ce qu’il faudrait faire ?  

Merveille Bigonon: Je dirais qu’il faut agir à plusieurs niveaux. D’abord, au niveau de l’État, améliorer les infrastructures et les conditions de travail. 

 Si je prends le cas particulier de cette vidéo, là, on parle de violence où la dame, n’a pas voulu se fait suturer sans analgésie. Garantir l’accès à l’analgésie au matériel de base, parce que très souvent, les médecins ou les sages-femmes sont contraints de faire des sutures sans anesthésie parce que le plateau médical n’est pas disponible. Pas parce qu’ils ne veulent pas, parfois. Dans certains cas, c’est juste que les produits, les analgésiques n’existent pas tout simplement. Et surtout, il faut légiférer sur les violences obstétricales et gynécologiques. Au niveau de la formation pour nous en tant que médecins, Je pense qu’on devrait insister sur la question du consentement éclairé, sur la communication et surtout surtout sur les droits des patients. Parce qu’en tant que médecins, en voulant sauver des vies, on ignore parfois le droit des patients et leur avis ne compte pas.

Je pense donc qu’on doit intégrer les droits des patients dans nos formations et sensibiliser sur les violences obstétricales. Maintenant, au niveau des mentalités, c’est un travail beaucoup plus large à faire. Il faut reconnaître que la dignité de la femme est aussi importante que l’acte médical, que la femme est un être humain pour commencer, apprendre aux patients leurs droits.

Et surtout, sortir de la logique du résultat à tout prix, au détriment de la patiente qui est là.  

LMFA : Merci beaucoup, docteure pour cette interview.  

Merveille Bignon : Merci à vous

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