
Quarante-cinq ans après sa disparition, Mariama Bâ demeure l’une des voix les plus marquantes de la littérature africaine.
Le 17 août 1981, le Sénégal et le monde littéraire africain perdaient une de leurs plumes les plus déterminantes. Avant que le mot « féminisme » ne soit largement revendiqué sur le continent, Mariama Bâ avait déjà mis des mots sur la polygamie, le veuvage, le divorce et l’assignation des femmes au silence. Retour sur la vie et l’œuvre d’une autrice dont l’héritage irrigue encore les luttes féministes africaines d’aujourd’hui.

Quarante-cinq ans après sa disparition, Mariama Bâ demeure l’une des voix les plus marquantes de la littérature africaine.
Une enfance entre tradition et instruction
Mariama Bâ naît le 17 avril 1929 à Dakar, dans une famille lébou musulmane et relativement aisée pour l’époque. Son père, Amadou Bâ, deviendra ministre de la Santé dans le tout premier gouvernement sénégalais formé en 1957. Devenue orpheline de mère très jeune, la petite Mariama est élevée par ses grands-parents maternels, selon les usages traditionnels et religieux de son milieu.
Dans ce contexte, l’école n’était pas la destinée naturelle des jeunes filles. C’est pourtant ce chemin que Mariama Bâ va emprunter, contre les réticences d’une partie de son entourage mais avec le soutien de son père, convaincu de l’importance de l’éducation scolaire. Elle intègre l’école française, où ses résultats remarquables lui permettent d’entrer en 1943 à l’École Normale de Rufisque, établissement pionnier qui formera plusieurs grandes figures féminines d’Afrique de l’Ouest francophone. Elle en sort diplômée en 1947 avec un certificat d’aptitude pédagogique.
Institutrice, mère, militante
Pendant une douzaine d’années, Mariama Bâ enseigne dans plusieurs écoles du Sénégal, avant d’être affectée, pour des raisons de santé, à l’inspection régionale de l’enseignement. Sa vie personnelle est marquée par trois mariages et neuf enfants. Son union avec le député et ministre Obèye Diop, dont elle aura cinq enfants, se conclut par un divorce, une expérience qui nourrira profondément son regard sur la condition féminine et le poids de la polygamie dans la société sénégalaise.
C’est précisément de cette expérience du mariage, de la polygamie et du divorce que naît son engagement. Dans une société où une femme divorcée, mère de plusieurs enfants, s’expose facilement au jugement social, Mariama Bâ choisit de transformer sa trajectoire personnelle en matière littéraire et politique. Dès les années 1970, elle multiplie les prises de parole publiques et les articles dans la presse locale, milite au sein d’associations féminines pour l’éducation des filles et les droits des femmes, et s’impose progressivement comme une intellectuelle engagée bien au-delà des cercles littéraires. Sa démarche est claire : donner une voix littéraire à des vécus de femmes trop souvent réduits au silence ou à l’anecdote domestique.
Une si longue lettre, un roman qui bouleverse la littérature africaine
En 1979, aux Nouvelles Éditions africaines, paraît son premier roman : Une si longue lettre. Le texte adopte la forme épistolaire : Ramatoulaye, une femme sénégalaise récemment veuve, écrit à sa meilleure amie Aïssatou pour lui raconter sa vie de femme, d’épouse et de mère, tandis que son amie a choisi de quitter son mari lorsque celui-ci a pris une seconde épouse. Deux trajectoires, deux réponses possibles à la même injustice : la résignation digne de l’une, la rupture assumée de l’autre. À travers ce dispositif intime, Mariama Bâ dresse une critique fine et sensible de la polygamie, du veuvage, du poids des traditions et des inégalités entre hommes et femmes, sans jamais sombrer dans le manifeste théorique, mais en donnant à ces thématiques une épaisseur romanesque et une voix à la première personne, celle d’une femme qui parle enfin en son propre nom.
Le succès est immédiat et retentissant. Le roman vaut à son autrice, en 1980, le tout premier prix Noma de publication en Afrique, décerné lors de la Foire du livre de Francfort, une distinction alors inédite. Traduit depuis dans une vingtaine de langues, Une si longue lettre est aujourd’hui inscrit dans les programmes scolaires sénégalais et reste considéré comme un classique de la littérature africaine d’expression française. En 2025, le roman a même connu une nouvelle vie grâce à son adaptation au cinéma par la réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang.
Une disparition prématurée
Mariama Bâ n’aura malheureusement pas eu le temps de mesurer pleinement l’ampleur de ce succès. Atteinte d’une longue maladie, elle s’éteint à Dakar le 17 août 1981, à l’âge de 52 ans, quelques mois avant la publication de son second roman, Un chant écarlate, qui paraîtra à titre posthume. Ce texte, qui explore les tensions d’un couple mixte confronté au choc des cultures, confirme la profondeur de son regard sur les rapports humains et sociaux, sans toutefois connaître la même renommée que son premier roman.
Ses articles, discours et interventions publiques seront par la suite réunis dans un ouvrage intitulé La Fonction politique des littératures africaines écrites, témoignage de l’ampleur de son engagement intellectuel au-delà de la fiction.
D’une actualité bouleversante
Quarante-cinq ans après sa mort, les thématiques portées par Mariama Bâ n’ont rien perdu de leur actualité :
La polygamie et le consentement conjugal restent toujours au cœur des débats juridiques et sociaux dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Le statut économique et social des femmes divorcées ou veuves, demeure marqué par la précarité et la stigmatisation dans de nombreuses sociétés. L’accès des filles à l’éducation, combat personnel de l’autrice, reste un enjeu toujours central pour l’émancipation des femmes africaines. Et la prise de parole des femmes en leur propre nom, dans une littérature africaine longtemps dominée par des voix masculines, est une bataille que les autrices d’aujourd’hui continuent de mener.
Mariama Bâ n’a jamais revendiqué le mot « féminisme » dans son sens militant et théorique comme on l’entend aujourd’hui. Mais son œuvre a ouvert un espace où les femmes africaines pouvaient enfin se raconter elles-mêmes, sans intermédiaire ni filtre masculin. C’est cette généalogie littéraire que revendiquent aujourd’hui de nombreuses autrices et militantes féministes du continent.
Un héritage bien vivant
Mariama Bâ demeure l’une des figures les plus citées de la littérature sénégalaise et africaine, et l’une des références incontournables du féminisme africain francophone. Elle a su porter, dès la fin des années 1970, une critique sociale que beaucoup jugeaient encore taboue, ouvrant la voie à des générations d’autrices africaines qui écrivent aujourd’hui sans avoir à se justifier de parler, elles aussi, en leur nom propre.
Son nom a été donné à plusieurs institutions, dont un lycée de jeunes filles sur l’île de Gorée, la Maison d’éducation Mariama Bâ, symbole de son combat pour l’accès des filles à l’éducation. Chaque année, le 17 août, la presse sénégalaise et les milieux littéraires africains rendent hommage à cette femme qui, en l’espace de deux romans et d’une vie d’engagement, a durablement marqué l’histoire des lettres africaines.









