Wangari Maathai : planter des arbres, planter la paix

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Le 25 septembre 2011, Wangari Maathai s’éteignait à Nairobi, à 71 ans. Quinze ans plus tard, l’héritage de la première Africaine prix Nobel de la paix reste celui qui montre le mieux comment les droits des femmes, l’environnement et la démocratie s’entrecroisent. Retour sur un parcours fait de premières fois, de violences subies et d’un mouvement qui lui a survécu.

Quinze ans après sa mort, l’héritage de la première Africaine à recevoir le prix Nobel de la paix montre comment environnement, autonomie des femmes et démocratie peuvent se rejoindre.

Une pionnière, à chaque étape

Née en 1940 à Nyeri, dans une zone rurale du Kenya, Wangari Muta Maathai poursuit ses études supérieures aux États-Unis. Elle obtient une licence de sciences biologiques au Mount St. Scholastica College (Kansas) en 1964, puis un master à l’université de Pittsburgh en 1966. De retour au Kenya, elle obtient en 1971 un doctorat à l’université de Nairobi, où elle enseigne l’anatomie vétérinaire. Elle est alors la première femme d’Afrique de l’Est et d’Afrique centrale à franchir une telle étape.

Cinq ans après, en 1976, elle est nommée directrice de son département, puis professeure associée, en 1977. Dans les deux cas, elle est la première femme de la région à occuper ces fonctions. Elle s’engage en parallèle au Conseil national des femmes du Kenya, qu’elle préside de 1981 à 1987.

Un mouvement né des besoins des paysannes

C’est au sein de ce conseil que prend forme l’idée de planter des arbres pour répondre aux besoins des femmes. C’est ainsi que naît le Green Belt Movement (GBM), le mouvement de la ceinture verte, en 1977, sous l’égide du Conseil national des femmes. L’organisation explique qu’il s’agissait de répondre à ce que rapportaient des Kényanes rurales : des cours d’eau qui s’assèchent, une alimentation moins sûre et des trajets de plus en plus longs pour trouver du bois de chauffe.

Dans son discours du Prix Nobel en 2004, Wangari Maathai expliquait elle-même la situation : “Partout en Afrique, les femmes sont les principales responsables des tâches domestiques et assument une part importante des responsabilités liées au travail de la terre et à l’alimentation de leur famille. De ce fait, elles sont souvent les premières à prendre conscience des dégradations environnementales, à mesure que les ressources se raréfient et ne suffisent plus à subvenir aux besoins de leur famille.”

Dans ce sens, planter des arbres n’était pas qu’un sursaut écologique. Il s’agissait avant tout d’une réponse urgente à la survie des femmes. Toutefois, le projet fait face au scepticisme. D’après un portrait de  YES! Magazine en 2005, des forestiers de l’administration kényane doutaient que des paysannes peu scolarisées puissent planter et entretenir des arbres sur le long terme. Mais Wangari Maathai n’était pas de cet avis. Comme elle le révèle elle-même dans son discours du Prix Nobel, “la plantation d’arbres est une activité simple, à la portée de tous et qui garantit des résultats rapides et probants dans un délai raisonnable.”

En plus de planter des arbres, elle organisait des séminaires d’éducation civique en éveillant la conscience sociale et politique des participant.e.s, et cela était le début des ennuis.

Quand les arbres deviennent une affaire politique

Dans le Kenya des années 1980, le pays vit sous le pouvoir de fait d’un parti unique, celui du président Daniel arap Moi. Toute dissidence y est exposée à l’interrogatoire, à la détention et à la torture. C’est dans ce contexte que Wangari Maathai s’oppose, en 1989, à un projet de tour de 60 étages dans Uhuru Park, grand espace vert public au cœur de Nairobi. Le complexe devait abriter le siège du KANU, le parti au pouvoir, ainsi que des bureaux, des commerces et des parkings. Après des recours en justice et une campagne internationale, le gouvernement renonce au projet en février 1990, selon Daily Nation. Pour Wangari, ce n’était pas juste une victoire environnementale: c’était la preuve de ce que l’engagement citoyen pouvait accomplir.

Le 28 février 1992, elle rejoint dans ce même parc des mères de prisonniers politiques qui ont entamé une grève de la faim. Elles réclament la libération de 52 détenus, parmi lesquels des étudiants, des journalistes et des avocats ; certaines de ces mères avaient entre 60 et 80 ans, selon le Kenya Human Rights Commission. Cinq jours plus tard, le 3 mars, la police disperse le rassemblement avec violence. Wangari Maathai et trois autres personnes sont blessées. Des médias locaux précisent même qu’elles ont perdu connaissance et auraient été hospitalisées. L’attaque suscite des critiques à l’étranger, notamment du département d’État américain. Le président Moi la traite de “folle” et de “menace pour la sécurité du pays”, estimant qu’une vraie femme doit respecter l’autorité masculine.

Malgré les intimidations, les mères ont poursuivi leur mobilisation dans les mois suivants et ont finalement obtenu la libération de prisonniers politiques (1992-1993). Le coin du parc où a eu lieu la manifestation reste connu sous le nom de “Freedom Corner” (Coin de la liberté). Le caractère de Wangari Maathai ainsi que sa franchise la plaçaient bien au-delà des rôles traditionnellement réservés aux femmes. Wangari Maathai est arrêtée à plusieurs reprises sous le régime Moi. En 1999, elle est blessée à la tête alors qu’elle plante des arbres dans la forêt publique de Karura, à Nairobi. Ces violences n’ont pas brisé son engagement.

Du Parlement au Nobel

En décembre 2002, elle est élue députée avec 98 % des voix, puis nommée l’année suivante ministre adjointe de l’Environnement, des Ressources naturelles et de la Faune. Le 8 octobre 2004, le comité Nobel norvégien lui attribue le prix de la paix en reconnaissance de son action pour le développement durable, la démocratie et la paix. Il souligne une approche globale du développement qui inclut la démocratie, les droits humains et, en particulier, les droits des femmes, et fait d’elle la première femme d’Afrique à recevoir cette distinction.

En 2005, elle est nommée ambassadrice de bonne volonté pour l’écosystème forestier du bassin du Congo. Par la suite, elle publie quatre livres : “Unbowed, a memoir” en 2006 (publié en français sous le titre Celle qui plante les arbres), The Challenge for Africa, en 2009 (publié en français sous le titre Un défi pour l’Afrique), “Replenishing the Earth: Spiritual Values for Healing Ourselves and the World” en 2010 (publié en français sous le titre Réparons la terre : réutilisons, réduisons, recyclons) , The World We Once Lived In, en 2010 puis en 2021.

Ce qu’il en reste : un héritage bien vivant

A ce jour, le Green Belt Movement affirme avoir planté plus de 51 millions d’arbres au Kenya pour lutter contre la déforestation et l’érosion des sols, tout en favorisant des moyens de subsistance durables pour les communautés locales, particulièrement les femmes.

Le GBM continue également d’exister en tant qu’organisation, au délà de la plantation des arbres. Le mouvement dispose également d’un réseau panafricain, qui reproduisent l’approche de Wangari Maathai dans d’autres pays comme en Tanzanie, en Ouganda, au Malawi, au Lesotho, en Éthiopie et au Zimbabwe, perpétuant toujours l’œuvre immense de celle qui était surnommée ” la mère des arbres”.

En 2012, l’Union africaine a désigné le 3 mars comme la Journée Wangari Maathai, célébrée simultanément avec la journée africaine de l’environnement.

Depuis 2016, une rue de Nairobi porte son nom. Il s’agit de la route forestière de Lumuru, désormais “route Wangari Maathai”, “Prof. Wangari Maathai Road”. Par ailleurs, la pensée de Wangari Maathai influence encore aujourd’hui des nombreux mouvement féministes et écologiques, qui voient dans l’intersectionnalité une clé essentielle pour la transformation. Voici quelques citations d’elles qui restent mémorables et plus que jamais actuelles :

“Tant que vous n’avez pas creusé un trou, planté et arrosé un arbre pour le faire survivre, vous n’avez rien fait. Vous n’avez fait que parlé.”

“La génération qui détruit l’environnement n’est pas celle qui en paie le prix. C’est là le problème.”

“Les droits humains ne sont pas des choses qui sont mises sur la table pour que les gens puissent en profiter. Ce sont des choses pour lesquelles on se bat et qu’on protège ensuite.

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