Entretien avec Aminata Pilimini Diallo sur les violences faites aux femmes et aux filles en Guinée

Jeudi 23 juillet 2026 a été décrété “jeudi noir” par des féministes en Guinée, qui dénoncent une avalanche de violences sexuelles contre les femmes et les filles, dans le silence complet, voire complice des autorités. Dans cet entretien, Aminata Pilimini Diallo revient sur la situation dans le pays, et sur les objectifs de la campagne.

Dans cet entretien, Aminata pilimini Diallo revient sur les violences faites aux femmes et aux filles en Guinée.

 

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LMFA : Bonsoir Aminata, et merci de nous accorder cette interview. Est-ce que vous pouvez vous présenter?

Aminata Pilimini Diallo : Bonsoir, je suis Aminata Pilimini Diallo, je suis journaliste guinéenne, fondatrice du site Actu-elles.info et présidente du conseil d’administration des Amazones de la presse guénéenne, donc je suis féministe.

LMFA : Au vu de l’actualité triste des dernières semaines en Guinée, on a vu que les féministes ont lancé une campagne Jeudi Noir. Est-ce que tu peux nous faire le point sur ce qui se passe exactement et pourquoi est-ce que vous avez décidé de lancer cette campagne?

Aminata Pilimini Diallo : Alors la Guinée c’est un pays où il y a énormément de viols, surtout de viols sur mineurs. On s’hazarderait même à dire qu’au moins une fille est violée chaque jour en Guinée. Parce que les statistiques montrent que certaines années, on a plus de 300 et quelques filles violées. Et ça, c’est parce que ce sont des cas qui ont été dénoncés.

Donc il y a énormément de viols. Nous avons vu sur les réseaux sociaux des vidéos qui viennent de Mandiana, en Haute-Guinée, où des fillettes sont victimes de viols collectifs, où elles sont filmées, elles pleurent, elles demandent pardon, elles demandent qu’on les relâche ou que le violeur fasse vite, elles vont rentrer.

Des trucs qui ont vraiment choqué, où tu vois des petites filles pleurer, se débattre, vouloir faire ce que l’agresseur veut juste pour rentrer chez elles. Donc, ce sont des cas qui se passent en longueur de journée à l’intérieur du pays, en Guinée, mais aussi à Conakry.

Certains cas qui sont filmés, d’autres qui ne sont pas filmés, certains cas qui sont dénoncés, d’autres qui ne sont pas dénoncés. Mais ces vidéos, c’était vraiment le choc. C’était, comme on le dit, la goutte d’eau qui avait débordé le vase.

Et bizarrement, quand les gens ont commencé à partager, c’était une première vidéo. Certains d’ailleurs qui voulaient en rire. Ils ont voulu en rire jusqu’à ce que même des hommes, ou des garçons qui disent être mineurs, ressortent avec d’autres filles qui ne sont pas les mêmes filles.

Donc, ça veut dire que c’est vraiment un acte qu’ils sont en train de faire dans le même village, sur presque toutes les filles qui grandissent dans ce village.

Et là, ça nous a interpellées. On s’est dit, mais non, ce n’est pas vraiment, vraiment une bonne chose.

Il faut qu’on parle parce qu’on est là pour ça. On est là pour dénoncer, pour interpeller, pour appeler les autorités à réagir.

Donc, nous avons relayé les vidéos, certains ont relayé les images capturées.

On s’est vraiment, comment le dire, toutes les féministes et toutes les personnes qui ont été touchées ont réagi sur les réseaux sociaux.

On s’est dit, il ne faut pas qu’on réagisse juste comme ça, il faut vraiment qu’on fasse quelque chose qui peut aussi impacter, qui peut interpeller l’État parce qu’on avait parlé pendant près de 72 heures. Ni le ministère de la Femme, ni aucun membre du gouvernement, ni le ministère de la Justice, personne, ni les autorités de Mandiana n’ont dit quelque chose.

Il y a juste eu des journalistes et des articles ont refait surface pour nous dire que ce cas ne date pas du mois de juillet 2026, mais d’avril 2026.

Et nous, on ne savait pas. Ce sont des cas qui ne doivent pas passer comme ça devant nous sans qu’on ne tienne l’affaire en main parce que souvent quand des cas comme ça passent vers la police ou en tout cas la justice et que les féministes, les ONG ne connaissent pas le cas, ils sont mis aux oubliettes et c’est pour ça qu’ils ne veulent pas nous informer.

Donc on s’est dit c’est bien beau que nous toutes, chacune de nous parle comme ça, parle dans les médias, dénonce mais il faut faire quelque chose et il y a une des féministes qui a lancé un hashtag #JeudiNoir.

Elle a proposé qu’on fasse un truc, une campagne Jeudi Noir. Et donc les discussions ont commencé dans les groupes où il y a beaucoup de féministes, hommes et femmes.

Au début, nous pensions que ça allait être juste une campagne pour les féministes, avec les féministes et par les féministes. Et à notre grande surprise, le jeudi matin, avant même le jeudi, il y a eu le ministère qui a fait un communiqué pour nous parler du cas, ce n’était pas ce qu’on cherchait.

On cherchait vraiment maintenant des choses concrètes, pas que des communiqués.

Le jour du jeudi noir, on a vu presque tous les Guinéens, et bizarrement, quelque chose de surprenant qu’on n’a jamais vu en Guinée, presque tout le monde a adhéré à la campagne.

Que ce soit des sportifs, des artistes, des comédiens, des mannequins, les membres du gouvernement, même certaines, par exemple la ministre de la Femme, nous avons vu la ministre de l’Enseignement supérieur, on a vu beaucoup de femmes qui nous ont soutenu des secrétaires générales, des directrices dans les institutions gouvernementales et surtout des institutions nationales et internationales, même des entreprises, des banques ont repris ça, ont relayé le jeudi noir sur leur page.

Donc ça a été vraiment un grand mouvement. Le premier impact, c’était le fait quand même de mettre tout le monde d’accord, que tout le monde adhère, ça c’était le premier impact.

Et le deuxième, vers le soir, ou je crois hier, vendredi [24 juin, ndlr], il y a eu le parquet de Kankan qui a fait vraiment une communication, qui a expliqué ce qui se passe.

Et ça, c’était notre première victoire. Parce qu’on les a fait au moins réagir. Et aujourd’hui, nous avons vu la ministre qui a publié sur les pages du ministère et sur ses propres pages personnelles, où elle s’est déplacée de Conakry à Mandiana, parce qu’il faut noter que Mandiana, c’est vraiment une ville, c’est une localité très reculée de Conakry.

Elle est partie, elle a vu les gens du village, les autorités de Kankan, parce que c’est de la région de Kankan, de Mandiana. Elle a vu les survivantes, les victimes. Elle a vu les accusés, les bourreaux et tout le monde.

Et puis voilà, en tout cas dans leur communication, nous sentons qu’il y a une volonté de rendre justice à ces filles. Elle a profité de l’occasion pour faire une campagne là-bas de sensibilisation.

Donc nous estimons que c’est une victoire féministe, bien que j’ai vu certaines féministes qui ne sont pas d’accord avec les mots utilisés dans la communication, mais moi je pense que c’est une avancée, c’est une victoire. On devrait au moins prendre cette victoire pour dire qu’au moins on les a fait réagir.

Donc c’est un peu ça, c’était ça le jeudi noir et nous voulons continuer. On ne sait pas d’abord si on va le faire chaque jeudi ou un jeudi du mois, soit le premier jeudi ou le dernier jeudi.

Pour parler de violences, pour dénoncer, pour interpeller l’État afin que des lois qui existent soient appliquées ou que les lois soient revues. Parce que nous voyons par exemple l’apologie du viol ou des violences sexuelles et sexistes dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Nous voyons des journalistes qui font l’apologie, qui en rigolent. Et nous voulons aujourd’hui des mesures pour arrêter ça, pour interpeller ces gens qui le font. Et ça n’existe pas pour le moment dans les lois guinéennes. Nous voulons des lois comme ça et nous voulons que les lois qui existent pour punir les bourreaux soient appliquées.

Donc voilà, c’est un peu ça notre objectif. C’est vrai qu’on sait que nous sommes en Guinée. En Guinée, les gens sont plutôt dans le suivisme.

Nous savons que tout le monde, toutes les personnes sûrement qui ont adhéré pour ce premier jeudi ne pourront pas adhérer tous les autres jeudis. Mais nous, féministes et activistes de la société civile pour les droits des femmes et les droits humains, surtout les droits des enfants, nous n’allons pas nous arrêter, nous allons continuer jusqu’à ce que l’État fasse ce qu’il doit faire, parce que ce que nous, nous pouvons, c’est de dénoncer, ce que nous, nous pouvons, c’est de sensibiliser et d’interpeller l’État, mais nous ne pouvons pas appliquer des lois, nous ne pouvons pas arrêter des bourreaux et nous ne pouvons pas prendre en charge des victimes, sauf si, par exemple, on a des bailleurs qui le font, mais ça, c’est pas aussi le boulot des activistes, c’est pas le boulot des ONG, c’est un boulot du gouvernement, donc nous allons pousser quand même, mettre la pression pour qu’ils prennent en charge les victimes, pour qu’ils appliquent les lois, pour qu’ils communiquent surtout, sur tout ça, parce que moi je pense que c’est trop mesquin qu’ils gardent des informations comme ça, c’est comme s’ils voulaient tuer le poussin dans l’oeuf, ils ne veulent pas qu’on sache parce qu’ils savent qu’on va mettre la pression, mais pourquoi ils ne veulent pas qu’on sache?

LMFA : Vous avez parlé des actions qui ont été menées par les féministes, donc cette campagne pour mettre la pression, la réaction quelque peu timide mais réelle des autorités. Est-ce que vous pensez que cette réaction est due à la pression justement que vous mettez, ou alors est-ce que c’est une volonté qui est là, de mettre en place des mesures pour protéger davantage les femmes et aussi les filles?

Aminata Pilimini Diallo : Comme tu l’as dit, les réactions sont très timides. C’est vrai qu’on a beaucoup d’institutions que le gouvernement a mises en place ces dernières années, comme l’OPROGEM (Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs) , comme le BSPPV, (Brigade spéciale de protection des personnes vulnérables) si je ne me trompe pas.

Et à l’intérieur du pays, par exemple, ils ont des structures du ministère de l’Action sociale, comme ils appellent ça, qui sont là pour protéger, qui sont là pour représenter l’État sur tout ce qui est violence basée sur le genre, ils ont tout ce qui peut quand même aider, mais souvent ils ne le font pas, ils ne le font que quand on met la pression, ils ne le font que quand les gens sont informés de ce qui se passe.

J’ai un exemple par exemple avec l’OPROGEM, qui est une institution gouvernementale qui est basée un peu partout en Guinée, où des victimes viennent se plaindre de violences conjugales, par exemple.

Moi, j’ai eu une victime que j’ai accompagnée, qui est venue se plaindre, et des dames qui travaillent là-bas, lui ont dit de retourner avec son mari qui la frappe, son bourreau, parce qu’elles, elles ont vécu ça, donc qu’elle doit retourner : “nous sommes des femmes, nous avons toutes vécu ça, retourne chez toi !”

Donc, ils n’ont pas mis les bonnes personnes à leur place où elles doivent recevoir des victimes de violences qui ont besoin d’aide.

Donc, ils ont ces institutions, ils ont beaucoup de choses mises en place, mais qui ne sont pas à la hauteur de ce que nous attendons d’eux.

LMFA : Comment changer cela? Comment inverser cette tendance? Parce que c’est triste en effet qu’une victime aille se plaindre et qu’on lui dise de retourner, de supporter parce que toutes les femmes passent par là. Ce qui n’est pas vrai, je tiens à le préciser.

Aminata Pilimini Diallo : Bon, je pense que c’est d’abord la dénonciation parce que moi, par exemple, j’avais dénoncé ça. Je sais qu’aujourd’hui la directrice de là-bas ne me parle pas à cause de ça, mais il y a aujourd’hui beaucoup d’institutions qui sont là, qui sont en train de les former. Donc moi, je pense que la formation va les aider parce que ce sont des gens qui ne sont pas du tout formés.

Ils sont là, ils ne sont pas formés, ils ne savent même pas c’est quoi la violence, ils ne savent même pas c’est quoi une victime, c’est quoi écouter une victime, c’est quoi accompagner une victime.

On n’écoute jamais les victimes, on leur pose des questions, on leur met la pression, on les juge et tout. Donc je pense que c’est la formation qui pourrait les aider.

Et surtout que l’État, comme je l’ai dit, mette des lois en place. Si ces lois sont mises en place, si ces lois sont claires, les gens qui sont là peuvent lire ces lois, ils savent que c’est ce qui doit être appliqué, c’est ce que je dois appliquer, et puis que les victimes osent les dénoncer eux-mêmes qui sont là-bas. Il faut que nous, on sensibilise les victimes pour que les victimes osent les dénoncer.

LMFA : Mais la dénonciation ne suffit pas, il faudrait qu’après la dénonciation, il y ait un suivi, qu’il y ait la justice. Parce que si les victimes dénoncent et qu’il n’y a pas de justice après, elles ne sont pas encouragées à continuer de dénoncer. Parce qu’après, elles sont plutôt prises pour cibles, non?

Aminata Pilimini Diallo : Exactement. Et oui, beaucoup de victimes sont prises pour cible, beaucoup de victimes d’ailleurs qui partent dénoncer. Même ce matin, je regardais une vidéo d’une dame qui parlait du viol où l’entourage de la victime qui l’a aidé à aller dénoncer a été accusé. Parce que ce sont des dames qui ont envoyé des filles à Conakry pour les aider à avoir du boulot dans les foyers pour être des femmes de ménage. Et la petite a été violée, une fille de 15 ans. Elle est tombée enceinte. Sa patronne est partie la faire avorter sans qu’elle sache d’ailleurs qu’elle est enceinte. Et elle a eu des séquelles et tout.

Donc on l’a ramenée là où on l’a prise, chez la dame qui l’a amenée à Conakry.

Et cette dame a compris qu’il y avait quelque chose. Cette dame a porté plainte avec beaucoup d’autres personnes. Et quand cette dame est partie à la police, c’est la police qui l’accuse d’être à Conakry en train de regrouper des filles pour les esclavagiser.

Donc il y a beaucoup de cas comme ça où des victimes ou des parents des victimes sont eux-mêmes… On les culpabilise, on les accuse d’être ceci, de faire cela, de vouloir accuser juste le bourreau parce que c’est une grande personnalité, de vouloir accuser le bourreau parce que c’est l’ex-mari de la tata, des trucs comme ça.

Je pense que, comme je l’ai dit, la formation pourrait beaucoup aider, mais sur l’application des lois… Il y a des lois qui existent en Guinée. Toutes ces lois qui sont là, les codes, comment dire ça, Il y a le code pénal, il y a le code de l’enfant, il y a tout ça, c’est tellement beau quand tu lis, mais on n’applique pas.

Même ceux qui sont là-bas, beaucoup de policiers ne connaissent pas ce qu’il y a dans la loi guinéenne, comment vont-ils aider les victimes ? Donc c’est la formation et l’application des lois. Dès qu’on forme ces gens qui sont là, et dès qu’on applique une loi, et puis qu’on communique, on ne peut pas appliquer des lois sans communiquer que le voisin ne sait pas ce que son autre voisin a fait, Il a violé. Est-ce qu’il a été condamné? Tout le monde doit le savoir. Quelqu’un qui a violé est condamné, donc si je viole, je serai à sa place aussi. Je vais subir ceci ou je vais subir cela. Donc, il faut ça. Je ne dirais pas que ça va s’arrêter carrément, mais ça va beaucoup diminuer.

LMFA : Pour revenir au cas des vidéos de Mandiana, comment comptez-vous vous assurer que justice soit rendue et que cette affaire ne meurt pas comme tant d’autres avant elle ?

Aminata Pilimini Diallo : Nous exigeons de l’État le suivi et de nous fournir les informations. J’ai vu beaucoup de féministes qui ont publié ça aujourd’hui, de nous fournir l’information, de nous mettre à niveau à chaque fois, donc on va faire un suivi, on les observe et tout.

Puisque à Kankan, il y a des ONG, des ONG féministes, ces ONG vont observer parce qu’il y a la ministre qui nous a dit que les filles ont été amenées à Kankan dans des familles. On va voir, on va essayer de savoir si c’est vrai ou pas. Nous allons faire des suivis pour savoir où en est le cas, ce que l’État a dit et ce que l’État est en train de faire.

Donc on va faire juste un suivi et des observations.

LMFA : Je vais terminer sur une note un peu d’espoir s’il y en a. Et en posant la question, est-ce qu’il y a une lueur d’espoir? Par exemple, vous êtes féministe, journaliste féministe très, très engagée. Est-ce qu’il y a une lueur à laquelle vous vous accrochez pour continuer cet engagement, ou est-ce que vous pensez que c’est perdu d’avance? 

Aminata Pilimini Diallo : Je ne dirais pas que c’est perdu d’avance. Sinon, on n’allait pas continuer. On pense qu’un jour, on sera écouté.

Un jour, les victimes auront gain de cause. Mais c’est difficile d’espérer en Guinée.

C’est très, très difficile. Parce qu’aujourd’hui, tu vas voir le gouvernement qui part avec nous. Demain, ils vont faire quelque chose qui va nous choquer toutes. Ils sont habitués. On est habitué à les voir ainsi. On n’a plus confiance en eux.

On va juste accepter ce qu’ils nous donnent et les observer. Donc, je ne dirais pas qu’il n’y a pas de lueur d’espoir, mais c’est difficile d’espérer en Guinée.

Mais bon, qu’est-ce qu’on peut? On est là, on sait que si nous on baisse les bras avec tout ce qui se passe là, ça va encore être pire.

Alors on se bat pour au moins donner de l’espoir aux filles, aux victimes, pour leur dire que nous, nous sommes là, même si le gouvernement ne fait pas quelque chose comme on veut, on sera là, on va mettre la pression, on espère qu’un jour que ça va aller, un jour que tout ça va s’arrêter et que nous, vraiment, nos énergies, on pourra vraiment profiter de nous-mêmes, de nos énergies.

LMFA : C’est tout ce qu’on espère. Merci beaucoup, Aminata Diallo.

Aminata Pilimini Diallo : Merci beaucoup.

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