
Dans une lettre ouverte, Sabrina Walter, la fondatrice de l'ONG sud-africaine Women For Change, appelle le Président Cyril Ramaphosa à poser des actions concrètes pour protéger les femmes.
Jeudi 17 septembre 2026, le corps d’une neuvième femme a été découvert dans l’est de Johannesburg, en Afrique du Sud. Selon la police sud-africaine, la victime a été retrouvée à Boksburg, dans la même zone géographique où huit autres corps de femmes ont été découverts en l’espace de deux mois.

Dans une lettre ouverte, Sabrina Walter, la fondatrice de l’ONG sud-africaine Women For Change, appelle le Président Cyril Ramaphosa à poser des actions concrètes pour protéger les femmes.
Une nouvelle vague de féminicide qui ravive la colère
Les premières victimes ont été retrouvées à Kempton Park, une petite ville de l’est de Johannesburg qui a donné son surnom informel à cette série de meurtres : certains médias et internautes sud-africains évoquent déjà « le tueur en série de Kempton Park ». Les corps, souvent découverts partiellement dénudés en bordure de route ou sur des terrains vagues, présentaient des signes de mutilation, ce qui alimente la crainte qu’un ou plusieurs auteurs opèrent dans la région depuis plusieurs semaines. La police reste toutefois prudente et n’a pas confirmé, à ce stade, qu’un seul et même individu serait responsable de l’ensemble des meurtres. Une équipe d’enquête multidisciplinaire a été mobilisée pour tenter d’établir des liens entre les différents dossiers et identifier les victimes encore non formellement reconnues. Un large périmètre a été bouclé et des barrages routiers installés dans plusieurs secteurs de la municipalité d’Ekurhuleni, en périphérie de la capitale économique du pays.
Le parti d’opposition RISE Mzansi a appelé le Service de police sud-africain (SAPS) à davantage de transparence sur l’état des investigations, rappelant que la mort d’une seule femme dans des circonstances non élucidées suffirait à justifier une mobilisation générale. Le mouvement a également replacé cette série dans un constat plus large : le taux de féminicide en Afrique du Sud serait environ cinq à six fois supérieur à la moyenne mondiale, avec près de 4 000 femmes tuées chaque année dans le pays, selon l’association Women For Change, qui annonçait jusqu’a 5,578 cas en 2024, soit une hausse de 33.8% en un an.
Les racines d’une violence structurelle
Cette série de meurtres ne surgit pas de nulle part : elle s’inscrit dans un pays où la violence de genre est décrite par les autorités elles-mêmes comme une « seconde pandémie ». Selon le Conseil sud-africain de la recherche médicale (SAMRC), 5,5 femmes pour 100 000 ont été tuées par leur partenaire intime en Afrique du Sud entre 2020 et 2021, un taux resté élevé au fil des années.
Les chercheuses et associations de la société civile sud-africaines rattachent généralement ce niveau de violence à plusieurs facteurs combinés : des inégalités économiques et de genre héritées de l’apartheid, une culture patriarcale normalisant la domination masculine, une consommation élevée d’alcool et d’armes à feu, ainsi qu’un système judiciaire et policier historiquement sous-doté face à l’ampleur du phénomène. Pour Sabrina Walter, il n’ y a pas d’ambiguité possible : l’Etat est coupable. “Vous avez leur sang sur les mains, monsieur le Président (Cyril Ramaphosa, ndlr). Alors, arrêtez les discours. Arrêtez les mises en scène. Arrêtez de demander aux femmes d’être patientes alors qu’on nous enterre. Dites-nous ce qui a été fait.” a déclaré la fondatrice de Women For Change dans une lettre ouverte au président sud-africain.
“Près d’un an après la déclaration du féminicide comme catastrophe nationale, où en est le plan de mise en œuvre ? Où se trouve le budget alloué ? Quelles mesures ont été mises en œuvre ? Qui est chargé de rendre compte ? Quels sont les délais ? Où en sont les résultats à court terme et les objectifs à long terme ? Nous avons besoin de réponses, car une « catastrophe nationale » ne peut pas se limiter à un simple document.” a-t-elle poursuivi.

Le féminicide, c’est-à-dire le fait de tuer des femmes et des filles en raison de leur genre, est la manifestation la plus extrême et la plus brutale de la violence faite aux femmes et aux filles.
Depuis 2018 : des plans successifs, un bilan contesté
Ces dernières années, sous la pression des organisations féministes, l’État sud-africain a multiplié les dispositifs, sans parvenir à enrayer la courbe des violences faites aux femmes. Un premier sommet présidentiel sur les violences basées sur le genre et les féminicides, réuni en 2018, a débouché en avril 2020 sur la signature par Cyril Ramaphosa du Plan stratégique national sur la violence basée sur le genre et les féminicides (NSP-GBVF). Ce plan, structuré autour de six piliers — redevabilité, prévention, soutien aux survivantes, réforme légale, réponse économique et gestion des données —, a été suivi en 2021 de trois lois durcissant la répression des violences domestiques et sexuelles, puis d’un deuxième sommet présidentiel en novembre 2022. Environ 21 milliards de rands (plus d’un milliard d’euros) ont été mobilisés à moyen terme pour la mise en œuvre de ce plan, notamment via le Fonds de réponse au GBVF lancé en 2021.
Le 20 novembre 2025, sous la pression d’une mobilisation citoyenne ayant recueilli plus d’un million de signatures, le gouvernement a franchi une étape supplémentaire en classant officiellement les violences basées sur le genre et les féminicides comme « catastrophe nationale ». Un Conseil national sur les violences basées sur le genre, instance statutaire chargée de coordonner la réponse de l’État sur trois ans, a ensuite été installé en août 2026. Sur le plan judiciaire, la présidence a mis en avant un taux de condamnation de 94 % dans les poursuites pour féminicide menées par le ministère public en 2022-2023, contre 74 % pour les infractions sexuelles.
Ce bilan reste toutefois vivement contesté par les organisations de défense des droits des femmes et des filles. Lors de son discours sur l’état de la nation en février 2026, à peine trois mois après la déclaration de catastrophe nationale, le président Ramaphosa n’a consacré que quelques dizaines de secondes au sujet, sans annoncer de calendrier, de budget précis ni de mécanisme permettant au public de suivre l’utilisation des fonds. L’organisation Women for Change a dénoncé des engagements répétés d’un discours à l’autre sans traduction concrète, estimant que la croissance économique du pays ne signifie rien tant que les femmes et les enfants n’y sont pas en sécurité. Le mouvement continue de réclamer, plusieurs années après ses premières mobilisations, des mesures tangibles sur le terrain plutôt que de nouvelles annonces institutionnelles.
Suis-je la prochaine ?
Le slogan « Am I next ? » (« Suis-je la prochaine ? »), popularisé lors des manifestations à Pretoria et Johannesburg, reste le symbole de l’exaspération d’une partie de la population face à l’inaction perçue de l’Etat. Les rassemblements ont souvent eu lieu à des endroits hautement symboliques, comme la pelouse de la présidence à Pretoria, là où une marche historique de femmes avait mobilisé la population contre les lois de l’apartheid en 1956. Cette continuité, revendiquée par les manifestantes elles-mêmes, inscrit la lutte actuelle contre les féminicides dans l’histoire longue des mobilisations féminines sud-africaines.
Le continent africain dans son ensemble reste, selon les données les plus récentes d’ONU Femmes et de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), la région du monde affichant le taux le plus élevé de féminicides commis par un partenaire intime ou un membre de la famille, avec environ 22 600 victimes recensées en 2024. L’Afrique du Sud, qui concentre certains des indicateurs de violence de genre les plus préoccupants du continent malgré un arsenal juridique et institutionnel désormais étoffé, illustre ainsi les limites d’une réponse encore jugée trop lente par la société civile : les séries de meurtres très médiatisées, comme celle de Kempton Park, ne représentent que la partie la plus visible d’une violence largement invisible.









