Ebola en RDC : les femmes enceintes et allaitantes livrées à elles-mêmes

Parmi les victimes les plus exposées, les femmes enceintes et allaitantes payent un prix particulièrement lourd : celui d’une vulnérabilité médicale aggravée par la guerre, l’insécurité et l’absence de ressources.

L’épidémie actuelle de maladie à virus Ebola, causée par la souche Bundibugyo, frappe durement l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Les derniers chiffres font état de 360 morts pour 1 274 personnes contaminées. Pour ne rien arranger, le virus s’est étendu à une quatrième province : après l’Ituri, épicentre de l’épidémie, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Il s’agit du Haut-Uélé, voisine de l’Ituri, et frontalière du Soudan du Sud et de la République centrafricaine.

Ce qui aggrave encore la situation, c’est le contexte de conflit armé, qui provoque des déplacements massifs de populations et génère des besoins humanitaires urgents difficiles à couvrir.

Selon l’UNFPA (l’agence des Nations Unies spécialisé dans la santé sexuelle et reproductive), environ 63 700 femmes enceintes vivent actuellement dans les zones touchées. En Ituri, les femmes enceintes et allaitantes sont aujourd’hui confrontées à une double difficulté : la peur du virus, qui les éloigne des centres de santé, et l’insécurité, qui rend tout déplacement périlleux.

Selon le Dr Sonny Mwembo, directeur médical de la clinique Bénédicte de Bunia, les consultations prénatales sont passées d’environ soixante à une dizaine par mois, ce qui augmente le risque de complications obstétricales et une hausse des décès maternels.

Les femmes enceintes particulièrement vulnérables

La grossesse n’est pas un facteur neutre face à Ebola. Le Dr Acquilasi Bisiwa, que nous avons contacté à Bunia, est formel : l’immunité diminuée chez la femme enceinte la rend plus susceptible de contracter le virus qu’une femme non enceinte. Cliquez sur l’audio ci-dessous pour écouter les explications du Dr Acquilasi Bisiwa.

Cette fragilité physiologique est doublée d’une difficulté diagnostique. Les symptômes hémorragiques d’Ebola peuvent en effet être confondus avec des complications obstétricales : avortement spontané, accouchement prématuré, ce qui retarde la prise en charge dans les maternités et services prénataux.

Le pronostic est sombre : ” Une femme enceinte atteinte d’Ebola a vraiment moins de chance de survie, surtout si elle arrive dans un état compliqué” , alerte le Dr Bisiwa. Les données issues des précédentes épidémies le confirment : le taux de décès chez les femmes enceintes infectées par le virus Ebola peut atteindre jusqu’à 90%.

Des mères allaitantes obligées de se séparer de leurs bébés

L’un des aspects les plus déchirants de cette crise est la séparation des mères allaitantes de leurs nourrissons lorsqu’elles sont admises en centre de traitement, selon l’expérience de save the children.

Jules, infirmier en chef dans l’une des zones touchées, témoigne dans une vidéo publiée par l’organisation :

“Au niveau de la communauté et au niveau du centre de santé, nous avons une profonde douleur de voir les mères alaitantes, atteintes d’Ebola se séparer de leurs enfants pour se rendre au centre de traitement. Cette situation nous donne beaucoup de douleur, d’autant plus que d’un autre côté nous n’avons pas d’appui, nous n’avons même pas de substitut de lait maternel pour l’alimentation de ces enfants. Mais en plus il y a aussi la situation de guerre et de l’insécurité, qui empêche les parents ou les membres de la communauté de se débrouiller pour répondre aux besoins de survie de leurs familles. Cette situation suscite beaucoup d’inquiétude. Sans un appui au centre de santé, pour répondre à ces besoins, nous constaterons beaucoup d’enfants tomber dans le tableau de la malnutrition et même des décès prématurés.”

Les sages-femmes en première ligne, sans équipement

Les établissements de santé eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Madame Chanceline, sage-femme exerçant à Minova, dans le Sud-Kivu nous a confié qu’elle et ses collègues manquent cruellement de matériel de protection individuelle. Même si sa zone n’est pas encore directement touchée, elle insiste sur la nécessité de prévenir.

Pendant Ebola, les maternités peuvent devenir des sites de transmission actifs : la transmission du virus se fait principalement par les fluides corporels, exposant directement les sages-femmes lors des accouchements.

Un autre médécin sur le terrain déplore également que les mesures de prévention restent encore générales : se laver les mains. Ce qui résume l’écart entre les protocoles nécessaires et les moyens disponibles.

Pourtant, malgré le danger, le personnel médical et les sage-femmes continuent d’exercer. Dans des zones où ni la sécurité ni les ressources ne sont garanties, ils et elles restent souvent le dernier rempart entre la vie et la mort pour les mères qui osent encore franchir les portes des maternités.

Un écart vertigineux entre l’urgence et la riposte

La lutte contre cette 17è épidémie d’Ebola dans l’Est de la RDC nécessite 519 millions de dollars, selon les estimations officielles. Mais malgré des engagements des partenaires internationaux les fonds disponibles restent largement insuffisants. Selon l’ONG Action contre la Faim, seuls 35% du montant nécessaire sont disponibles à ce jour.

Une réponse largement insuffisante. La directrice exécutive de l’UNFPA, Diene Keita, a lancé un appel à la communauté internationale : “Même au milieu de la peur et de l’incertitude, les femmes continuent de donner la vie. Notre responsabilité collective est de veiller à ce qu’elles ne risquent pas de perdre la leur dans ce processus.”

Dans un communiqué publié le 5 juin dernier, l’organisation indiquait avoir levé 2,8 millions de dollars, sur des besoins estimés entre 15 et 20 millions d’ici fin novembre.

Aujourd’hui, le temps presse. À mesure que l’épidémie s’étend à des zones toujours plus isolées et instables, les femmes enceintes, les mères allaitantes et leurs bébés paient le prix du retard de la riposte. Guerre, Ebola et violences sexistes composent un cocktail meurtrier. Protéger les mères, c’est sauver des vies. Investir dans les sages-femmes, les équipements et l’accès aux soins, c’est protéger l’avenir de toute une communauté.

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