
Environ 144 millions de femmes et de filles en Afrique ont été excisées.
Au Mali, des hommes ont lancé une campagne publique pour défendre l’excision, au nom de la « protection des filles ». Ce qui a commencé comme une simple polémique autour d’une affiche s’est transformé en un débat national qui révèle, une fois de plus, que le corps des femmes africaines reste un sujet politique. Entretien avec Rokia Doumbia, féministe malienne.

Environ 144 millions de femmes et de filles en Afrique ont été excisées.
Que se passe-t-il au Mali ?
Depuis quelques jours, une campagne pro-excision agite les réseaux sociaux maliens. Des hommes, chefs de famille, guides religieux, simples citoyens, ont produit et diffusé des visuels sur lesquels on peut lire : “Oui à l’excision, protégeons les filles, construisons leur avenir.”
Pour Rokia Doumbia, militante féministe à Bamako, la situation est aussi choquante qu’elle est symptomatique : “Il se trouve qu’on est dans une sorte de polémique, pour ne pas dire une campagne pour l’excision. C’est choquant mais c’est vraiment comme ça que je le qualifie.”
D’abord, de quoi parle-t-on ?
Les mutilations génitales féminines (MGF) désignent toute intervention consistant à altérer ou à léser les organes génitaux externes de la femme pour des raisons non médicales. Elles touchent environ 230 millions de filles et de femmes dans le monde, principalement en Afrique, et surviennent le plus souvent entre la naissance et l’âge de 15 ans.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) distingue quatre formes : la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris), l’excision (ablation du clitoris et des petites lèvres, avec ou sans ablation des grandes lèvres), l’infibulation (rétrécissement de l’orifice vaginal par couture des lèvres, ne laissant qu’un orifice minimal pour les urines et le sange menstruel), et toutes les autres interventions néfastes pratiquées à des fins non médicales: piquer, percer, inciser, brûler ou étirer les organes génitaux.
Les scientifiques sont unanimes : aucune de ces pratiques n’a de justification médicale et toutes exposent les filles et les femmes à des conséquences graves et durables.
Le cas du Mali
Au Mali, 89% des femmes ont subi une forme de mutilation génitale féminine, selon les données disponibles. Les conséquences sont documentées et multiples : douleurs intenses au moment de l’intervention, complications gynécologiques, urinaires et obstétricales chroniques, séquelles psychologiques profondes, mort.
Les arguments avancés pour maintenir la pratique relèvent principalement du registre religieux ou traditionnel. pour Rokia Doumbia, ce sont avant tout ” des mythes selon lesquels le fait d’exciser une fille permet de réduire son désir sexuel. C’est vraiment l’argument fondamental avancé par ces défenseurs de l’excision. Certains vont dire que c’est pratiqué depuis le temps du Prophète Mohamed, donc l’Islam ne l’a pas interdit, donc il faut le faire. À part ça, il n’y a aucun argument scientifique.” Elle rappelle par ailleurs que le Coran ne contient aucun verset prescrivant l’excision.
D’où vient la campagne “oui à l’excision”?
Tout est parti d’une affiche installée en plein centre-ville de Bamako, devant le Centre national de documentation sur la femme et l’enfant, un emplacement symbolique, contigu au Centre Aoua Kéita, qui n’est plus à présenter. Cette affiche, posée par l’organisation Sini Sanuman (Santé pour demain), qui oeuvre pour la fin des MGF au Mali, annonçait l’interdiction de l’excision dans le pays.
Rokia Doumbia retrace les faits : “Un vidéo-man a vu l’affiche et a décidé de faire une vidéo pour dire que l’excision est désormais interdite au Mali. Un proche du gouvernement l’a interpellé en disant que non, ce n’est pas une loi qui existe en tant que telle. Ce dernier, suivi par des milliers de personnes, est revenu pour préciser que l’affiche était celle d’une ONG et non du gouvernement.”

Rokia Doumbia, entrepreneure sociale et féministe malienne.
Ce rectificatif a paradoxalement rouvert le débat. Des influenceurs, militant.e.s et organisations de la société civile ont saisi l’occasion pour relancer la discussion et lancer une campagne sur les réseaux sociaux avec des visuels “Non à l’excision”, annonçant une manifestation ce samedi 22 août à Bamako, que ses organisateurs entendent faire reconnaître comme “journée nationale de lutte contre l’excision” au mali. En réponse, des hommes ont produit leurs propres visuels en sens contraire, donnant naissance à la campagne “Oui à l’excision”.
Pas de loi spécifique contre l’excision
On l’a dit plus haut : l’excision n’est pas interdite par la loi au Mali. Le pays a toutefois adopté en décembre 2024 un nouveau code pénal qui sanctionne les agressions sexuelles et les violences basées sur le genre (VBG). Certains acteurs de la société civile s’appuient sur ces dispositions pour argumenter que les MGF, reconnues comme violences par les conventions internationales ratifiées par le Mali, dont le Protocole de Maputo, tombent de facto sous le coup de la loi.
Mais cet argument n’est pas suffisant : “Le code ne nomme pas de manière spécifique l’excision. On parle de manière générale d’agression sexuelle, et c’est ce qui rend le combat beaucoup plus difficile, parce qu’il n’y a pas de cadre juridique, regrette Rokia Doumbia.
Pour elle, cette enième polémique autour de l’excision s’inscrit dans une volonté plus large de contrôle du corps des femmes. “Aujourd’hui c’est l’excision, mais avant ça c’était l’accoutrement d’une journaliste, et avant ça encore c’était une jeune femme violentée par une star. Et à chaque fois on se retrouvait face à ces mêmes réactions parce qu’ici on considère que tout ce qu’une femme subit, elle doit supporter, elle doit accepter. Quelque soit le niveau d’injustice et aujourd’hui encore des filles sont éduquées dans ce sens là, même s’il y a quelques voix, aussi masculines, qui se lèvent de plus en plus pour rejeter cela.”
“Chaque année on fait des campagnes de sensibilisation, des articles etc. et c’est triste de voir qu’aujourd’hui nous en sommes encore là à débattre du corps des femmes. C’est triste, c’est révoltant que le corps des femmes soit un sujet publique, un sujet politique et ces gens se cachent derrière la religion, sachant que nous sommes dans des sociétés où la religion pèse énormément et ce qui m’attriste encore c’est que si ces gens arrivent à s’afficher comme ça, c’est qu’il est possible que même certains décideurs partagent ce genre de position”, craint-elle.
Une pétition pour l’adoption d’une loi au Mali
Face à l’ampleur de la situation, des militantes ont lancé une pétition pour exiger l’adoption urgente d’une loi nationale contre l’excision au Mali. Concrètement, elles demandent :
- Cadre législatif et pénal : Rédaction et vote d’une loi interdisant l’excision, assortie de sanctions pénales dissuasives et de dispositifs de prévention.
- Sensibilisation et éducation : Coordination de campagnes nationales d’information par le gouvernement central et les autorités locales dans les zones rurales et urbaines.
- Prise en charge médicale et signalement : Formation des personnels des services de santé pour accompagner les victimes et signaler systématiquement les cas.
- Partenariat communautaire : Collaboration étroite avec les ONG et les leaders communautaires pour valoriser des alternatives culturelles et garantir la protection des mineures.
- Suivi et évaluation : Mise en place d’une unité de suivi interdépartementale chargée de contrôler l’application stricte de la loi.
Au moment de la publication de cet article, la pétition a déjà récolté plus de 700 signatures. Pour y accéder, cliquez ici .
Comment agir ?
Pour Rokia Doumbia, la réponse à cette campagne passe d’abord par la prise de conscience, ensuite par le refus de rester silencieux.se. “On a les mêmes moyens de communication que ces gens-là. Chacun multiplie les efforts, et nous, on doit redoubler d’efforts pour que notre voix soit entendue.” Concrètement, cela signifie prendre position publiquement, dans les discussion en privé. Apporter des arguments factuels contre ceux qui présentent l’excision comme une “tradition africaine”.
Rokia Doumbia rappelle à juste titre que la pratique dépasse largement les frontières du pays : “aujourd’hui on parle du Mali, mais en réalité c’est une pratique qui existe pratiquement dans tous les pays de la sous-région, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Gambie et autres malheureusement c’est une réalité. Des combats sont menés mais il y a encore du chemin á faire et cette polémique révèle ce triste point noir.”
Soutenir les organisations qui luttent contre les MGF dans ces pays, signer des pétitions, relayer leurs campagnes, financer leur travail de terrain, ce sont des formes d’engagement qui comptent.
Enfin, Rokia Doumbia insiste sur la dimension politique du combat : ce qui manque au Mali aujourd’hui, c’est une loi qui nomme explicitement l’excision. Interpeller les élus, refuser que le sujet soit renvoyé dans la sphère du “privé” ou du “culturel” : “on espère que ça permettra d’attirer l’attention des autorités sur l’importance de nommer les choses même dans les lois, parce que je me dis que si l’excision était nommée dans le nouveau code, cela nous aurait évité cette triste campagne que nous voyons aujourd’hui.” conclut-elle, avec espoir.









