Bénin : Romuald Wadagni et l’égalité des genres

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Romuald Wadagni a prêté serment le 24 mai 2026 devant le peuple béninois, succédant à Patrice Talon après une victoire écrasante aux urnes avec 94% des voix. Le nouveau président a hérité de la popularité mitigée et de l’engagement de son prédécesseur sur le développement du pays. Au bout des cent premiers jours dans le fauteuil présidentiel, une analyse de son programme, des differents discours et des tendances depuis le début de son mandat montre une volonté d’inclure les femmes et les filles dans ce développement, mais une faille persiste.

Malgré sa victoire écrasante, l’élection de Romuald Wadagni à soulevé de nombreuses questions quand au respect de la démocratie, après l’exclusion des principaux opposants. (c) : Gouvernement de la République du Bénin

Dans l’ombre de Talon

Dès sa prise de fonctions, Romuald Wadagni a clairement annoncé son intention de poursuivre la trajectoire tracée par son prédécesseur. Bien que certains observateurs notent un style de gouvernance “plus cool” et une volonté affichée de proximité avec les populations, le projet politique reste celui d’une continuité: intensifier la transformation économique du Bénin en s’appuyant sur l’infrastructure de développement construite au cours de la décennie Talon.

Cela se traduit aussi dans les mesures qui touchent directement aux femmes. Dans son discours d’investiture, le nouveau président, alors âgé de 49 ans (il en a eu 50 le 20 juin) a clairement reconnu la contribution essentielle des femmes dans le développement actuel du Bénin. “Aux femmes du Bénin qui portent silencieusement une part immense de notre économie et avancent avec courage et dignité, je veux dire ceci: votre accès au financement, à la propriété et à la protection sociale et aux responsabilités seront renforcés”, a-t-il affirmé.

Il a aussi rappelé que son devoir était “de faire en sorte que la voie du développement sur laquelle le Bénin se trouve se traduise quotidiennement dans la vie de chaque famille béninoise”. Une promesse entendue, mais qui contraste avec l’absence de mesures spécifiques pour améliorer durablement la vie des femmes et des filles.

Les promesses aux femmes et aux filles

Dans son programme pour la période de 2026-2033 intitulé “Plus loin, ensemble”, Romuald Wadagni, aux côtés de la Vice-Présidente Mariam Chabi Talata, énumère plusieurs mesures censées bénéficier aux femmes et aux filles.

Sur le plan éducatif, le programme promet la généralisation progressive de la gratuité du premier cycle de l’enseignement secondaire pour les filles, son extension au deuxième cycle, et la construction de six lycées de jeunes filles à Abomey, Porto-Novo, Ouidah, Lokossa, Parakou et Natitingou. C’est un engagement considérable dans un contexte où les inégalités dans l’accès à l’éducation restent criantes, particulièrement dans les zones rurales.

Sur le plan économique, le programme multiplie les initiatives: crédit dédié aux artisanes, appui aux femmes tractoristes et agricultrices via des projets de mécanisation, inclusion financière accélérée par une plateforme de crédit digital, et soutien spécifique aux femmes entrepreneures dans les marchés publics.

Sur la protection, le programme mentionne l’incrimination des violences basées sur le genre, le renforcement de l’Institut National de la Femme (INF) “par des mécanismes d’écoute,
d’orientation et de prise en charge des situations de vulnérabilité”, et le renforcement (par Patrice Talon à la fin de son mandat) de la représentation politique des femmes grâce à une mesure adoptée en 2019 leur garatissant un siège par circonscription électorale à l’Assemblée nationale, portant le nombre de femmes députés de 6 à au moins 28 sur 109 memebres de l’Assemblée nationale. Des avancées juridiques importantes, mais pas de mesures nouvelles pour garantir une représentation politique juste à l’image de la société béninoise, composée de 50% de femmes.

Sur la santé, le programme insiste sur la prise en charge des femmes enceintes et allaitantes, la distribution de compléments alimentaires, et un suivi nutritionnel renforcé.

Le monument Amazone renvoie à un ancien régiment militaire entièrement féminin qui a existé dans le royaume de Danxomè. (c) : Gouvernement de la République du Bénin

La tendance observée en cent jours

Au moment où le duo Wadagni-Talata franchit la barre symbolique des cent premiers jours au pouvoir, les annonces concrètes sont révélatrices. Le 4 septembre 2026, le gouvernement a adopté un plan d’accompagnement de la rentrée scolaire et universitaire 2026-2027, doté d’environ 30 milliards de FCFA. C’est la première grande dépense sociale du nouvel exécutif qui fait par ce geste un clin d’oeil solidaire à la jeunesse.

Dans ce plan, quelques mesures ciblent spécifiquement les filles: l’inscription gratuite aux formations techniques du secondaire, la réhabilitation du lycée de jeunes filles d’Abomey (lancée sous Talon, mais poursuivie), et la poursuite des réhabilitations des lycées de jeunes filles à Lokossa, Natitingou, Ouidah, Parakou et Porto-Novo. Aucune initiative radicalement nouvelle, mais une continuité des engagements antérieurs.

Sur le reste du programme, aucune stratégie appuyée de lutte contre les violences basées sur le genre. Le plan social ne mentionne même pas les femmes comme groupe cible, exception faite de la gratuité pour certaines formations.

Romuald Wadagni peut-il réellement avancer les droits des femmes ?

Répondre à cette question exige une distinction entre deux types de progrès: l’égalité d’accès (donner aux femmes la possibilité de faire les mêmes choses que les hommes) et l’égalité de fait (transformer le système qui rend cette égalité impossible, même quand l’accès est théoriquement ouvert).

Le programme du duo Wadagni-Talata excelle sur le premier point. En rendant gratuite l’éducation des filles, en augmentant l’accès au crédit, en construisant des infrastructures de formation, il crée de vraies opportunités. Des filles qui aujourd’hui ne peuvent pas aller à l’école secondaire parce que leur famille ne peut pas payer pourront y accéder. Des femmes qui ne peuvent pas emprunter pour lancer une activité génératrice de revenus bénéficieront d’une plateforme de crédit numérique. C’est une bonne chose et contrairement à ce qu’on pourrait être tentés de penser, c’est le devoir de l’Etat, pas une faveur.

Mais cette approche reste dans les limites du développement inclusif classique: elle suppose que si on enlève les barrières matérielles (coût, distance, infrastructure), l’égalité suivra. Or, l’expérience montre que ce n’est pas le cas.

Car il existe un autre problème, plus grand, et il est structurel. En lisant le programme du duo Wadagni-Talata, on remarque que les femmes sont souvent catégorisées comme des personnes “vulnérable”. Comme si les inégalités dont souffrent les femmes sont liées à une faiblesse naturelle, plutôt qu’à un système qui les prive délibérément de leurs droits.

Cela explique peut-être pourquoi le programme est riche en mesures de protection sociale (accès à la santé, à la nutrition, à l’éducation) mais pauvre en mesures de transformation qui incluent les femmes comme des actrices de premier plan. Il n’y a rien sur les politiques familiales égalitaires, rien sur la reconnaissance du travail non-rémunéré des femmes, rien sur la transformation des normes patriarcales qui persistent.

Les silences révélateurs

Trois silences ressortent particulièrement de l’analyse des différents discours, des cent premiers jours et du programme politique.

Le premier silence concerne les violences basées sur le genre. Le programme mentionne bien la création de l’Institut National de la Femme (qui existe depuis 2021) et l’incrimination des VBG, mais aucune stratégie nouvelle pour garantir l’accès à la justice pour les victimes, pour sensibiliser les populations, ou pour former les médias, les agents de police et judiciaires au traitement spécifique de ces cas. Or, une étude du Ministère béninois des Affaires Sociales publiée en 2022 sur la violence basée sur le genre révèle que 69% des femmes et filles béninoises ont subi de la violence au moins une fois dans leur vie. Il ne s’agit donc pas d’un problème marginal mais d’une réalité, et elle n’est, pour l’instant, pas une priorité affichée du gouvernement.

Le deuxième silence concerne l’implication réelle des femmes en politique. Six femmes font partie de l’actuel gouvernement de Romuald Wadagni : Affaires étrangères, Enseignement supérieur, Famille et Action sociale, Commerce intérieur, Emploi et formation professionnelle, Communication et médias. Six femmes sur environ 24 ministres, c’est une représentation de 25%, loin de la parité.

L’Assemblée nationale demeurre elle aussi dominée par les hommes avec 28 femmes députées sur un effectif global de 109 sièges. Cela équivaut à 25,7 % du total de l’hémicycle, une réalité qui montre bien que la réalisation d’une égalité véritable demeurre lointaine. Sans compter que le climat politique actuel au Bénin ne permet pas toujours aux femmes d’exercer leur influence librement. Il n’ y a pas de mesures prévues pour inverser cette tendance. De même, il n’y a pas de mesures prévu sur la parité dans l’administration, rien sur des quotas dans les entreprises publiques, rien sur un effort systématique de féminisation des postes de responsabilité.

Le troisième silence est sans doute le plus assourdissant et il concerne l’absence quasi complète de la mention des droits sexuels et reproductifs au-delà de la simple santé maternelle. Cela pourrait faire penser que si elles ne sont pas mères, les femmes n’ont pas droit à la santé.

Un élément mérite toutefois d’être signalé, car il illustre le fossé entre les engagements juridiques et la réalité sociale. En 2021, le Bénin a actualisé et élargi les conditions d’accès à l’avortement en cas de viol et d’inceste, en cas de danger pour la femme enceinte, mais aussi lorsque “la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale incompatible avec l’intérêt de la femme et/ou de l’enfant à naître”. C’est une avancée légale importante portée surtout par des années de lutte féministe, dans un contexte où la tendance est plutôt de restreindre les droits et des filles.

Mais la loi demeure largement inconnue. Le tabou religieux et culturel entourant l’avortement est si puissant que les femmes ne savent généralement pas qu’elles ont ce droit et certaines doivent composer avec les réticences et jugements de leur entourage et du personnel médical. Une enquêtre d’Afrobarometer publiée en 2025 révèle que “chaque année, plus de 200 femmes béninoises perdent la vie encore discrètement des suites de complications liées à des avortements non sécurisés.” Ce chiffre s’appuie toutefois sur des données officielles du gouvernement béninois de 2021 et il est difficile de faire un bilan de l’application effective de la loi à ce jour à cause de l’absence de données actualisées.

Les conclusions…

Au bout de cent jours, il est trop tôt pour trancher. Et ce n’est d’ailleurs pas le but ici. Une surprise reste possible et elle est même souhaitée. Mais les tendances observées montrent que le gouvernement entend poursuivre une stratégie d’inclusion des femmes dans le développement économique du pays, sans s’attaquer aux rapports de pouvoir qui les maintiennent en situation d’inégalité.

C’est une approche qui a le mérite de résoudre certains problèmes : une fille qui peut étudier au lieu de rester à la maison faute de moyens a plus de chance d’avoir une vie différente. Une femme qui peut accéder au crédit peut lancer une activité et s’émanciper. Ces changements sont loin d’être négligeables.

Mais c’est une approche qui oublie quelque chose d’essentiel. Atteindre l’égalité de genre, qui est l’Objectif de Développement Durable 5 pour lequel le Bénin s’est engagé ne demande pas seulement de rendre les opportunités disponibles mais aussi et surtout une réelle transformation des structures et des croyances qui maintiennent les femmes prisonnières.

Cela ne demande pas seulement que les filles soient scolarisées, mais qu’elles le soient dans une société qui ne les harcèle pas, ne les viole pas et ne les tue pas. Cela ne demande pas seulement que les femmes aient accès au crédit, mais aussi qu’elles puissent en contrôler les bénéfices sans l’autorisation d’un mari, d’un père ou d’un frère ou parfois même d’un fils. Il demande la participation au pouvoir décisionnel, pas seulement une présence pour remplir les quotas.

Romuald Wadagni a donc raison de dire que le développement doit se traduire quotidiennement. La question est: pour qui ?

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