La Charte féministe africaine célèbre ses vingt ans !

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En 2006, à Accra, des féministes africaines s’étaient données un défi : créer un mouvement qui parle depuis le continent, pour le continent, dans toute sa diversité. Vingt ans après, le rendez-vous avait lieu à Windhoek. Pour un anniversaire qui était bien plus qu’une célébration, mais une occasion de questionner ce qui a été construit, ce qui a été perdu et ce qui reste à transformer.

Conçue en 2006, la charte féministe africaine est un énoncé des principes qui gouvernent  les féministes africaines et une réaffirmation de leur engagement à démanteler le patriarcat dans toutes ses manifestations sur le continent.

« Come carrying those unable to be here. »

La phrase résonne comme une invitation, mais aussi comme une responsabilité. Dans sa lettre d’accueil adressée aux participant.e.s de l’African Feminist Forum (AFF) 2026, le comité d’organisation demandait à celles et ceux qui se réunissaient à Windhoek de venir avec celles qui ne pouvaient pas être présentes. Celles qui étaient empêchées par les frontières, les ressources, les responsabilités familiales, les violences, les contraintes administratives ou simplement par les circonstances.

Du 10 au 12 août 2026, Windhoek accueillait une nouvelle édition de l’African Feminist Forum, vingt ans après la première rencontre organisée à Accra en 2006. L’événement était présenté comme un espace permettant aux féministes africaines et de la diaspora de se retrouver, de réfléchir, de se réorganiser et d’imaginer collectivement le futur du mouvement féministe africain. L’édition 2026 a rassemblé environ 250 féministes et militant.e.s des droits des femmes.

Mais l’anniversaire était surtout celui d’un texte fondateur : la Charte des principes féministes pour les féministes africaines, adoptée en 2006.

La charte

Cette Charte était née d’une volonté politique : créer un cadre permettant aux féministes africaines de définir elles-mêmes leurs valeurs, leurs priorités et leurs stratégies. Elle ne cherchait pas à reproduire mécaniquement des modèles élaborés ailleurs, mais à reconnaître les réalités spécifiques du continent et les expériences multiples des femmes africaines.

Vingt ans plus tard, cette ambition demeure profondément actuelle.

La Charte énonce notamment des principes comme l’autonomie, la solidarité, la justice sociale, la lutte contre le patriarcat et l’importance du soin. Dans la lettre d’accueil de l’édition 2026, le comité insistait justement sur cette notion du soin: prendre soin de soi pour mieux prendre soin de celles qui pour qui on lutte. Il ne s’agit pas d’une simple expression de douceur, mais d’une stratégie politique, une forme de survie et même de résistance.

Les enjeux actuels

Dans plusieurs pays, les droits des femmes et des personnes LGBTQ+ sont devenus des terrains de confrontation politique.

Le féminisme africain doit également affronter une crise du financement qui menace sa survie organisationnelle. Organiser une campagne, protéger une militante, produire des recherches ou maintenir un espace communautaire nécessite des ressources. Or, l’AFF lui-même reconnaît que l’organisation de cette édition intervient dans un contexte de crise du financement des mouvements.

Cette réalité pose une question inconfortable : comment préserver l’autonomie politique des mouvements féministes lorsque leur survie dépend parfois de ressources extérieures ?

La réponse n’est pas de rejeter les financements internationaux. Ils ont permis à de nombreux mouvements de survivre, de se structurer et de faire avancer des combats essentiels.

Mais il faut pouvoir interroger les rapports de pouvoir qui accompagnent ces financements.

Qui décide des priorités ? Qui définit ce qui constitue une « bonne » stratégie ? Quels mouvements ont accès aux financements ? Et surtout, qui reste à l’extérieur ?

Les collectifs communautaires et les mouvements dirigés par des personnes marginalisées ne disposent pas toujours des mêmes ressources administratives que les grandes organisations. Pourtant, ils sont souvent les premiers à répondre aux urgences sur le terrain.

Cette question rejoint directement l’enjeu de l’inclusion.

J’inclus, tu inclus, nous incluons… qui ?

Si l’AFF a demandé aux participant.e.s de venir « carrying those unable to be here », il faut aussi entendre ce que cette phrase implique politiquement : qui n’a pas pu venir, pourquoi ?

Qui n’a pas obtenu de visa ?

Qui n’avait pas les moyens de voyager ?

Qui ne pouvait pas quitter son pays ?

Qui était trop exposé.e pour prendre le risque ?

Qui n’a jamais reçu l’information ?

Qui ne se reconnaît pas dans les espaces féministes existants ?

Les frontières, les ressources et les rapports de pouvoir déterminent encore largement qui peut participer aux conversations internationales. Le mouvement féminisme africain n’échappe pas à la règle.

C’est pourquoi l’anniversaire de la Charte ne devrait pas être seulement un moment de nostalgie. La lettre d’accueil de l’AFF affirme que le passé n’est pas une simple mémoire, mais une « boussole » qui rappelle que la lutte féministe est cumulative et intergénérationnelle.

Cette idée est peut-être l’un des enjeux majeurs des vingt prochaines années.

“Féministes, sans si ni mais”

Les générations précédentes ont construit des espaces.

La génération actuelle doit maintenant décider ce qu’elle veut en faire. Et cela implique aussi de reconnaître les tensions qui existent au sein même des mouvements féministes : les différences de génération, de classe, de sexualité, de langue, de région, de ressources et de priorités ne peuvent pas simplement être effacées au nom d’une unité artificielle.

La solidarité féministe ne signifie pas que nous devons toutes être d’accord, tout le temps.

Elle signifie peut-être simplement que nous devons apprendre à nous écouter, à nous confronter et à construire malgré nos désaccords.

C’est d’ailleurs ce que la lettre d’accueil de Windhoek annonce : jeunes et anciennes, voix silencieuses et voix bruyantes, toutes appelées à partager le même espace, avec « patience, écoute attentive, brave contestation, imagination foisonnante ».

Le défi des vingt prochaines années est donc immense.

Il ne s’agit pas seulement de protéger les acquis. Il faut continuer à inventer. À s’inventer

Inventer des formes d’organisation qui ne reproduisent pas les schémas que les féministes combattent.

Inventer des espaces où les femmes les plus marginalisées ne sont pas simplement invitées, mais participent réellement aux décisions.

Inventer des modèles de financement qui permettent aux mouvements de rester autonomes.

Inventer des formes de militantisme qui prennent soin des personnes autant qu’elles prennent soin des causes.

Et surtout, imaginer un féminisme africain dans lequel la libération ne serait pas uniquement synonyme de survie.

L’AFF plaçait ainsi le plaisir, la joie et le rêve au cœur du rassemblement. Un plaisir politique, une manière de refuser que les femmes et les militantes soient réduites à la souffrance.

C’est peut-être là que se trouve l’une des leçons les plus importantes de ces vingt années.

Le féminisme africain ne doit pas seulement apprendre à résister.

Il doit aussi apprendre à imaginer.

À aimer.

À se reposer.

À danser.

À rêver.

À construire des futurs dans lesquels les personnes pour lesquelles nous luttons ne font pas que survivre, mais peuvent enfin vivre pleinement.

Vingt ans après Accra, la Charte n’est donc pas une relique.

Elle est une conversation toujours ouverte. Une conversation honnête qui reconnaît et célèbre nos réalisations, tout en étant capable de se demander :

Qui avons-nous laissé derrière nous ?

Qui devons-nous écouter davantage ?

Et quel féminisme voulons-nous transmettre à celles et ceux qui prendront le flambeau ?

Les réponses ne se trouvent pas uniquement dans les salles de conférence.

Elles se trouvent aussi dans les communautés, dans les luttes queer, dans les mobilisations de jeunes, dans les solidarités transnationales et dans toutes celles qui continuent à résister, parfois loin des projecteurs.

Parce qu’un mouvement féministe ne se mesure pas seulement au nombre de ses grandes rencontres. Il se mesure à sa capacité à faire en sorte que celles qui étaient autrefois absentes puissent, demain, être au centre.

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